Quand un être s’efface

– Tu veux une tasse de café ?

C’est la troisième fois que tu lui poses la question depuis qu’elle est arrivée, il y a une heure.

La première fois, elle a accepté ton offre avec enthousiasme et s’est occupée d’aller chercher des tasses dans la cuisine, pour ne pas te déranger. Elle les a disposées sur la toile cirée, s’est servie en nous demandant si nous étions bien sûrs, toi et moi, de ne pas en vouloir, est retournée chercher le sucrier, s’est rassise, a essayé de te faire la conversation en te parlant de choses et d’autres, des autres membres de la famille, de ses cousins et cousines à l’université, des visites de ton infirmière, des effets secondaires de tes médicaments.

Ça fait un moment que sa tasse est vide, mais elle t’a déjà dit il y a une demi-heure qu’elle ne voulait pas se resservir. Qu’elle en avait déjà bu deux tasses avant de venir et que c’était bien assez. Tu lui reposes malgré tout la question. Elle te regarde. Elle fait semblant de rien. Elle te sourit et te répond comme si c’était la première fois qu’elle le faisait :

– Non merci, Mamie, je crois que j’en ai pris assez pour aujourd’hui. Je vais avoir du mal à dormir, ce soir, avec toute cette caféine. C’est que je n’ai plus vingt ans, tu sais !

Je vois bien le trouble dans ses yeux malgré son ton enjoué. Elle s’efforce de ne rien laisser paraître. Comme nous tous. Comme moi, jour après jour, à tes côtés. Il faut bien faire avec.

– Et un biscuit ? Tu vas bien prendre un biscuit ?

Tu te lèves malgré ses protestations. Tu avances en clopinant, le dos courbé, pour aller ouvrir le buffet. Ça fait au moins vingt ans qu’on ne range plus les biscuits à cet endroit. Tout le monde le sait. Toi, tu ne le sais plus. Tu les cherches. Tu t’essouffles. Tu ne comprends pas, c’est pourtant bien ici qu’on les met, d’habitude. Mais où est donc passée cette boîte à biscuits ? C’est malheureux, tout de même !

Tandis que tu te démènes pour trouver l’introuvable, sourde à mes indications, elle s’empresse d’aller chercher la fameuse boîte en fer blanc à sa place habituelle. Elle te l’apporte en disant, « Elle est là, Mamie, regarde. Quelqu’un a dû oublier de la remettre dans le buffet. » Elle en prend un ou deux, pour t’apaiser. Elle essaye de relancer une conversation, histoire de noyer le poisson. Vite, vite, tourner cette mauvaise page et passer à autre chose.

Je la regarde s’évertuer à renouer inlassablement les fils fragiles qui la relient à toi. Elle évoque les souvenirs de jours heureux, les voyages faits ensemble, les anecdotes, les fous rires. Je te regarde rire avec elle. Tout cela semble encore frais dans ta mémoire. Pourtant, si je te posais la question, tu serais incapable de me dire ce que nous avons mangé à midi. Ce soir déjà, tu auras oublié sa visite. Ce soir, oui. Mais pas demain matin.

Demain matin, comme tous les matins, tu te réveilleras lucide. Tu te souviendras de tout, et ton désespoir sera un gouffre immense. Mais ça, je suis le seul à le voir. Quand les autres arrivent, plus tard dans la journée, tu es déjà repartie dans tes délires où ils te suivent comme ils peuvent, l’air de rien. Puis, ils rentrent chez eux et je reste seul avec toi. Seul avec ça.

L’autre nuit, tu m’as secoué dans mon sommeil et tu m’as demandé : « Qui êtes-vous, Monsieur, et que faites-vous dans mon lit ? ». Je n’ai pas pu m’empêcher d’en rire, mais mon cœur était broyé de chagrin. « Qui êtes-vous, Monsieur », moi qui partage ta vie depuis 59 ans ! Moi qui suis le père de tes cinq enfants ! Jamais je n’aurais imaginé que la vie tournerait comme ça ; qu’il me faudrait un jour te prendre en charge, toi si forte, si indépendante. « Une maîtresse femme », voilà ce que m’avait dit mon père le jour où je lui avais annoncé timidement notre mariage. Tu étais si belle, alors !

– Et tes enfants, ils vont bien ? Combien tu en as, déjà ?

Elle en a trois. Tu viens à peine de les embrasser. Ils t’ont dit bonjour en entrant, avant de filer dans le jardin. C’est toujours ce qu’ils font quand ils viennent nous voir. Ce jardin, c’est chez eux. On entend leurs cris et leurs rires, et de temps à autre, l’un deux vient se servir un grand verre d’eau, tout échevelé et rouge d’avoir tant couru.

Il n’y a pas si longtemps, leur vue te remplissait de joie. Tu les trouvais si beaux. Tes arrières petits-enfants ! Tu étais fière d’aller les montrer à tes voisines. Tu remerciais le Seigneur chaque soir pour t’avoir accordé le privilège de les contempler. Aujourd’hui, tu ne sais plus qui ils sont.

Elle égrène patiemment leurs prénoms avec toi. Comme elle l’a déjà fait tout à l’heure. Puis ce sont les prénoms de tes cinq enfants qu’elle énumère avec toi, un à un, pour la troisième fois de l’après-midi.

– Tu veux une tasse de café ?

– Non merci, Mamie, je viens d’en prendre.

– Tu es sûre ?

– Oui, oui, je t’assure. Ne t’en fais pas, Mamie, si je veux du café, je sais bien où est la cafetière.

Elle tente une nouvelle fois de renouer le fil. D’autres souvenirs. D’autres sourires. D’autres banalités pour cacher l’indicible ; pour oublier la peine que nous avons à te voir t’effacer ainsi, chaque jour un peu plus. Devenir peu à peu l’ombre de toi-même.

Toujours là mais déjà partie, tu es présente en filigrane, comme pour nous habituer doucement à ton inéluctable absence.

Au moment de la raccompagner à la porte, je vois bien qu’elle est bouleversée. Elle l’est à chaque fois qu’elle vient. Nous nous disons au revoir, les yeux pleins de larmes. Nos mains se serrent. Il n’y a pas de mots pour dire toute cette tristesse. Je la vois sangloter au volant de sa voiture, tandis que les enfants, à l’arrière, me font de grands signes avec les mains. Ils disparaissent à l’angle de la rue.

Me voilà seul à nouveau. Seul avec ce fardeau si lourd.

Je sèche mes yeux avant de repartir au combat. Ton Alzheimer ne me laisse aucun répit.

Tu veux un café ?

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