Leïla danse

Autour d’elle, les femmes de sa famille et les corpulentes voisines se serrent sur les banquettes chamarrées, frappent dans leurs mains teintes au henné au rythme des derboukas et des bendirs, font retentir de temps à autre des youyous de circonstance.

Entre les tables garnies de gâteaux et de verres de thé, Leïla se balance, fière, sur ses talons aiguilles. Ses bracelets tintent à chacun de ses mouvements. Son kaftan scintille comme une nuit étoilée.

D’une main assurée, elle fait naître des reflets dorés dans ses boucles qu’elle sait parfaites : ses sœurs et ses cousines y ont veillé. Tout comme elles ont veillé à ce que son maquillage soit parfait, à ce qu’il ne reste rien des cernes bleus qu’elle trimballe en permanence depuis des mois, ni de ses joues creusées jour après jour par la tristesse.

Elles l’ont parée comme une reine pour cette journée spéciale, cette journée où tout le monde est venu célébrer la naissance de ce petit ange qu’elle tient contre elle, enveloppé dans ses langes. Ce petit ange qui vient d’arriver, un an après.

Un an seulement – et ils sont tous là à attendre qu’elle se réjouisse.

Cet enfant, elle l’aime plus que tout. Elle remercie Dieu de le lui avoir donné et surtout, qu’il soit arrivé en bonne santé. Sa venue la comble de bonheur. Mais ce bonheur-là, c’est un bonheur qui fait mal – parce qu’il ne remplira jamais le vide, le manque, la perte.

Un an, c’est si peu. Faudrait-il qu’elle ait déjà tourné la page ?

Leïla se tait. Et danse pour donner le change. Pour clouer le bec à toutes ces matrones venues voir comment elle avait remonté la pente. À toutes celles qui avaient osé lui dire qu’elle devait être forte et sécher ses larmes, qu’elle s’en remettrait, qu’elle était encore jeune et qu’elle aurait d’autres enfants, qu’elle oublierait celui que Dieu lui avait repris.

Mais Leïla n’oublie pas – comment le pourrait-elle ?

Elle n’oublie pas les yeux de sa petite fille mourante. Elle n’oublie pas l’hôpital, le dur combat mené pendant six mois, le moment terrible où le monde s’est brutalement arrêté dans ses bras, ces longues minutes où il avait fallu se résoudre à la lâcher… Elle n’oublie pas que dans sa main, il manque une petite menotte ; qu’à ses côtés, une place sera toujours vide ; que son fils ne connaîtra jamais sa sœur.

Non, Leïla n’a pas le cœur à la fête. Elle voudrait crier tellement elle a mal. Mais sa peine, elle sait que personne ne veut plus l’entendre. Et ses larmes, personne ne veut plus les voir. Dans son pays, une femme doit se montrer forte. Alors elle ravale son chagrin. Et elle fait belle figure.

Elle se dit que dans quelques heures, tous ces gens s’en iront, et qu’elle pourra abandonner ce masque absurde. Loin des convenances, elle retrouvera son mari, et cramponnés l’un à l’autre, ils pourront enfin laisser couler leur douleur.

Mais pour le moment, Leïla s’efforce de ne penser à rien…

« Regardez toutes ce que vous êtes venues voir ! Regardez comme la fille de Malika a été capable de surmonter son épreuve ! »

Elle accroche un sourire sur son visage et serrant son enfant contre son cœur déchiré, elle danse.

Publicités

2 réflexions sur “Leïla danse

Petits mots et longs discours, c'est par ici...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s