Un verre, ça va…

On était à table.
On avait bien essayé d’attendre, de faire traîner les choses en longueur, de faire patienter la petite tribu affamée, mais les minutes s’étaient égrenées. Puis les heures. Et il n’était toujours pas là.
On s’était donc décidé à servir.

Il n’avait pas fallu le dire deux fois. Dès le premier « à table », on s’était mis à tirer les chaises sur le carrelage avec de grands soupirs de soulagement. Et quelques grognements irrités aussi. Les neuf convives s’étaient empressés de prendre place : Marthe en bout de table, ses filles Lucie et Maud de part et d’autre, leurs maris à l’autre bout, les quatre enfants au milieu.

On était à table

Une dixième assiette était restée sans propriétaire : c’était celle-là que Marthe avait tout d’abord pris soin de garnir copieusement, avant d’aller la mettre à l’abri. Puis elle était revenue se rassoir entre ses filles tandis que les plats avaient commencé à tourner de main en main.

On s’était mis à manger de bon appétit. Pendant quelques instants, on n’avait plus entendu que le tintement des couverts sur la vaisselle et de bruyantes manifestations de contentement qui fusaient de temps à autre. Les visages s’étaient progressivement détendus. Les conversations avaient repris, doucement d’abord, avant de s’animer à nouveau. Les deux gendres s’étaient replongés avec passion dans leurs habituelles dissertations footballistiques. Les trois femmes élaboraient milles projets culinaires qui leur mettaient l’eau à la bouche. Les enfants, hilares au milieu, piaillaient joyeusement et partaient régulièrement dans de grands éclats de rire.

C’était un beau dimanche de printemps. Un de ces dimanches où l’on aime se retrouver en famille autour d’un bon repas. Où l’on savoure le bonheur d’être ensemble, tout simplement. Marthe ne vivait que pour ces moments-là. Elle les préparait tout au long de la semaine, mettant au point son menu, ayant une attention pour chacun. Elle était heureuse, ainsi entourée des siens. C’était sans aucun doute ce qu’elle avait de plus précieux au monde.

Mais son bonheur était incomplet. Il y avait une ombre au tableau. Il y avait cette chaise vide et cette assiette qui refroidissait dans la cuisine. Il y avait tous les autres dimanches où cette chaise était restée vide et l’assiette intacte.

Le repas se terminait. On avait commencé à empiler les assiettes pour les débarrasser et les enfants s’étaient mis à marteler la table de leurs poings en scandant gaiement : On-veut-le-dessert ! On-veut-le-dessert !

La voiture déboula alors dans l’allée et pila net devant la maison dans un grand crissement de pneus. Marthe et ses filles échangèrent un regard. C’était couru, de toute façon. Elles connaissaient toutes les trois par cœur le lamentable scénario qui n’allait pas manquer de suivre.

Par la fenêtre, on regarda l’homme descendre du véhicule et remonter l’allée jusqu’à la maison. Son pas mal assuré ne laissait pas de place au doute. Il parlait tout seul en marchant.

Il ouvrit la porte et s’immobilisa un instant face à la petite assemblée. Ses yeux injectés de sang balayèrent les neuf visages tournés vers lui. Sa figure était rouge et marquée, ses traits crispés.

– « Ah ! J’arrive trop tard, on dirait ! » lança-t-il d’une voix faussement enjouée et pâteuse.
– « Comme d’habitude, » glissa Marthe à mi-voix avant de filer vers la cuisine en maugréant qu’elle allait lui réchauffer sa part. Lucie la suivit sans un mot avec la pile d’assiettes, tandis que Maud se levait à son tour en disant : « Bon, ben, j’vais aller servir le dessert »…

Quelques minutes auparavant, cette annonce n’aurait pas manqué de déclencher de joyeux « Aaaah » dans la petite assemblée. Mais plus personne ne parlait à présent. Le temps était comme suspendu aux lèvres humides de cet homme, tous les yeux rivés sur sa figure avinée. Qu’allait-il se passer, cette fois-ci ? Comment les choses allaient-elles tourner ? Est-ce qu’ils auraient droit à une explosion en bonne et due forme ? À une cascade d’insultes et de reproches ? À un flot pitoyable de larmes ?

L’homme tituba jusqu’à sa place en se répétant à lui-même « Oui, oui, oui, j’arrive trop tard. Oui, oui, trop tard, mon ami »… Le regard fuyant, il adressa à ses gendres et à ses petits-enfants un « Salut ! » raide et expéditif en s’asseyant, puis se mit à inspecter le contenu de leurs assiettes.
– « Pourquoi n’as-tu pas mangé ta salade ? » demanda-t-il à l’enfant à côté de lui.
Dans la cuisine, les trois femmes retenaient leur souffle et se tenaient prêtes à intervenir. Ça commençait toujours par une petite remarque anodine. Un reste laissé dans une assiette, une réponse un peu trop franche, et Voufff ! C’était l’embrasement. Ça partait dans tous les sens, sans qu’on ait rien vu venir.

– « Tu n’as pas vidé ton assiette, coquin ! C’est pas bien, ça ! »

Il s’était mis à chatouiller l’enfant. Il parlait fort. Ses gestes étaient brusques. L’enfant riait malgré tout en essayant de se dégager, se débattait tant bien que mal pour échapper à l’assaut de ces grandes mains intrusives.
Les autres assistaient à la scène, immobiles, se regardant les uns les autres sans trop savoir s’il y avait lieu de s’amuser ou de s’inquiéter, n’osant pas intervenir. Les deux gendres avaient pris l’habitude de garder leurs distances autant que possible pour préserver leur tranquillité. Pour eux, le choix était simple : venir ou ne pas venir. Ils venaient d’ailleurs peu souvent et s’arrangeaient toujours pour venir en même temps.

Dans la cuisine, les trois femmes attentives s’affairaient, anxieuses, redoutant le moment où ça allait déraper, où ce semblant de jeu n’en serait clairement plus un.

C’était toujours comme ça dans la « première phase ». Il passait toujours par ce moment d’euphorie brutale qui mettait tout le monde mal à l’aise. Un moment de fausse jovialité dans laquelle on sentait sourdre une colère persistante que l’alcool ne parvenait jamais à noyer tout à fait. On savait bien qu’elle était là, latente, qu’elle pouvait jaillir à tout moment, qu’elle pouvait s’abattre sur n’importe lequel d’entre eux, pour une porte claquée trop fort, une faute de français ou une feuille de salade sur le bord d’une assiette.
On savait que de toute façon, cette colère finirait par fuser d’une façon ou d’une autre. Que si ce n’était pas maintenant, ce ne serait que partie remise. Qu’il dormirait sans doute comme une bûche une bonne partie de l’après-midi et qu’il passerait le reste de la journée à ruminer des horreurs sur tout et sur tout le monde, menaçant d’exploser à la moindre occasion. Le schéma était bien établi. Tous le connaissaient sur le bout des doigts.

– « Maman ? appela l’un des enfants. Maman, on peut prendre le dessert sur la terrasse ?
– Oh ouais… On peut, dis, Tatie ? On peut ?
– Bien sûr ! s’empressèrent de répondre les mamans, soulagées.
– Quelle bonne idée, s’enquit l’un des pères. Moi aussi, je prendrais bien mon café sur la terrasse.
– C’est vrai, dit l’autre. Ce serait dommage de ne pas profiter de ce magnifique soleil. »

Sur quoi, ils se levèrent tous les six comme un seul homme et quittèrent la pièce, laissant l’homme seul, attablé devant les reliefs de leur repas. Celui-ci reprit rapidement son monologue animé.

De la cuisine, les femmes l’entendaient prendre à parti un interlocuteur imaginaire, l’invectiver, l’insulter. Il y allait de toute sa rage. Elles avaient beau en avoir l’habitude, cette scène leur glaçait le sang à chaque fois. Elles ne pouvaient s’empêcher de l’écouter, pétrifiées, priant pour ne pas être au milieu de ce déferlement de haine, pour ne pas en être la cible, ce jour-là.

Marthe suivit ses filles à l’extérieur, une coupe de glace dans chaque main, et y attendit que le micro-ondes ait fini de tourner. Elle ne voulait pas rester dans la cuisine. Elle ne voulait plus entendre ce flot injurieux qui continuait à se déverser dans la salle à manger et lui retournait l’estomac.
Quand la sonnerie retentit, elle dû se faire violence pour s’arracher à l’ambiance joyeuse qui s’était aussitôt recréée sur la terrasse. Elle poussa la porte-fenêtre de la cuisine à contrecœur, alla ouvrir le micro-ondes en soupirant et ne tarda pas à remarquer que le calme était revenu dans la salle à manger. Il s’était tu.

Marthe s’avança dans la pièce silencieuse, l’assiette fumante à la main, et s’arrêta devant le spectacle qu’elle découvrit devant ses yeux : assis sur sa chaise, les bras ballants, la tête reposant sur son menton, la lèvre pendante, l’homme dormait.

Dehors, des cris et des rires indiquaient qu’une bataille d’eau venait de commencer dans le jardin.

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10 réflexions sur “Un verre, ça va…

    1. Oh, désolée pour le mal au ventre ! Je ne m’attendais pas à ça. Ni à ce qu’on trouve ce texte poignant. Je voulais juste mettre en évidence les tristes conséquences de l’alcoolisme sur une famille comme une autre, à quel point cette maladie peut plomber l’ambiance et isoler les gens.
      Total vécu, malheureusement,mais dans l’histoire, c’est Marthe qui est le plus à plaindre…

      1. Ne soit pas désolée… C’est moi qui suis particulièrement sensible à ce genre de situation familiale. Bien que je ne l’ai pas connu moi-même, je sais, hélas, que beaucoup vivent ce genre de moments pénibles… Grosses bises.

  1. C’est un texte dur, un texte coup de poing Marie. Mais ce que j’aime avant tout c’est la simplicité avec laquelle tu décris cette scène de la vie quotidienne. Le cadre est agréable. J’imaginais facilement le déjeuner sur la terrasse, un après-midi d’été. Et puis cette ombre qui se glisse et qui génère un malaise entre les convives. Celle qui est le plus à plaindre, c’est Marthe, c’est vrai. C’est pour elle que c’est difficile, pour elle que tout chavire à chaque débordement.
    Magnifique!

    1. Merci pour ce commentaire, Marie. C’est important d’avoir un regard extérieur sur ce qu’on écrit. Quand on a le nez dessus, on n’a pas assez de recul pour voir ce qui se dégage vraiment d’un texte. En l’écrivant, je ne me rendais pas compte de sa violence. Je trouvais au contraire qu’il s’en dégageait une certaine douceur ! Sans doute parce que cette famille s’efforce de profiter le plus pleinement possible de ce moment de partage, malgré l’ombre au tableau et la menace permanente de l’explosion.

  2. Texte très bien écrit, poignant comme l’on dit La nature et moi et Marie… On s’en rend vraiment compte comme l’alcoolisme brise la légèreté d’une vie familiale toute simple…

  3. Je rejoins les commentaires d’avant, on ressent vraiment que le temps devient suspendu quand l’homme fait son apparition. C’est vraiment triste. Tu as une écrituree qui fait transparaître beaucoup de choses.

Petits mots et longs discours, c'est par ici...

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