Au coin de la rue, si tu savais…

Elle s’appelait Loubna. Elle avait 9 ans.

Quand j’ai débarqué dans ce quartier de Bruxelles peu avant la rentrée, les bras chargés de balais brosse, de chiffons et autres pots de peinture pour remettre à neuf la chambre d’étudiante que je venais de louer, son sourire timide s’étalait sur toutes les devantures.

Elle avait disparu dans le courant de l’été et restait introuvable. Elle était partie, un jour comme un autre, chercher des yaourts à la supérette du coin – le magasin Aldi de la rue Goffart. Elle n’avait que deux rues à parcourir. Elle n’était jamais revenue.

Le quartier était sous le choc. J’étais terrorisée.

C’était en 1992. J’allais avoir 19 ans. Je m’apprêtais à vivre seule dans cette grande ville que je ne connaissais pas encore.

C’était avant Julie et Mélissa. Avant An et Eefje. Avant les larmes de soulagement et de joie à la libération de Sabine et de Lætitia. C’était avant cet atroce été 1996 où tout un pays a retenu son souffle en espérant un miracle ; avant d’être anéanti de douleur en découvrant l’horreur dans un jardin de Sars-la-Buissière.

L’été s’achevait paisiblement sur les pavés ixellois. Une petite fille ne serait pas là le jour de la rentrée des classes. Pour sa famille, qui remuait ciel et terre afin de la retrouver, le temps s’était arrêté. Pour le reste du monde, la vie continuait.

J’ai commencé mes études, vaille que vaille. Je me suis prise d’amour pour ce quartier vivant où le monde entier semblait fourmiller, entre la boucherie portugaise, l’épicerie marocaine et le night shop pakistanais ; entre les boubous chamarrés et les djellabas colorées. La rue Malibran, c’était chez moi. C’était mon village. Je m’y sentais comme un poisson dans l’eau.

Je me suis mariée. J’ai eu un petit garçon que je déposais chaque matin à la crèche avant d’aller en cours ; que je venais récupérer chaque après-midi en courant, impatiente à l’idée de le serrer contre moi.

Et puis un jour, en arrivant sur la place, en haut de la rue, je me suis trouvée nez à nez avec une invasion de camionnettes de télévision. Je suis rentrée chez moi en vitesse, ai monté mes trois étages quatre à quatre, ai débranché la parabole et toutes ses chaînes lointaines pour remettre la RTBF et savoir ce qui se passait en bas de chez moi.

On avait enfin retrouvé Loubna. C’était la fin de tous les espoirs : son corps dormait dans une malle, au fond d’une cave, depuis 5 ans. Juste là, sous cette station service devant laquelle nous passions tous les jours. Ses parents l’avaient cherchée au bout du monde. Elle était juste là. Depuis 5 ans.

Comment décrire le choc qui a frappé alors tout un quartier ?

Ce soir-là, les jeunes sont descendus dans la rue. Ils ont défilé sans but précis, ne sachant que faire de toute cette douleur ni à qui l’adresser. De mon appartement sous les toits, je les entendais crier leur colère. J’étais tout aussi bouleversée qu’eux. Je serrais contre moi mon petit garçon, le visage baigné de larmes et la gorge douloureusement nouée, me demandant comment j’avais pu propulser un être aussi innocent dans un monde où les petites filles se faisaient assassiner au coin de leur rue. Mon Dieu, comment était-ce possible ? Comment de telles choses pouvaient-elles arriver ?

Les jours suivants, c’est toute la ville qui était en deuil. L’émotion était palpable. Les gens se parlaient doucement, avec bienveillance, comme si chacun des habitants avait perdu un proche.

Les jours suivants, il y a eu les funérailles. De nouvelles funérailles nationales après celles de Julie, de Mélissa, d’An, d’Eefje. Le pays entier s’est arrêté autour de ce petit cercueil drapé de versets du Coran, autour de cette famille affligée dont chaque Belge partageait la peine. Ces moments-là sont marqués à jamais dans ma mémoire.

Elle s’appelait Loubna. Je ne l’ai pas connue et pourtant, elle fait partie de ma vie.

C’est son visage qui se dessine devant mes yeux chaque fois que mes enfants me réclament un peu de liberté. C’est son nom que j’évoque, les larmes aux yeux, pour expliquer à ma fille la mère que je suis aujourd’hui.

Elle s’appelait Loubna, si tu savais…

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12 réflexions sur “Au coin de la rue, si tu savais…

  1. Quelle atrocité !!! Comment peut-on faire du mal à son prochain et qui plus est à des enfants !?! Je ne le comprendrais jamais… Merci de nous rappeler combien nous devons veiller sur nos proches pour leur sécurité. Passes une belle journée Marie. Bises

    1. Oui, c’est atroce. Ce sont des moments qui m’ont profondément marquée, comme je pense tous ceux qui étaient en Belgique pendant ces années-là. Je crois que c’est tout un pays, après ça, qui a eu du mal à lâcher la bride à ses enfants.

  2. Il est beau ton billet Marie, extrêment triste et douloureux, mais si bien écrit. Je ne comprends pas comment on peut faire du mal à des enfants. Ca me dépasse et ça me fait souffrir. Je pense au calvaire de ces parents qui restent des mois, des années sans nouvelle, qui se battent sans arrêt, et qui découvrent un jour le corps de leur enfant inanimé à deux pas de chez eux.
    Moi aussi quand je sers mon petit garçon contre moi le soir, je pense à toutes ces vies détruites et meutries. Je comprends aussi un peu mieux mes parents et cette peur omniprésente que la vie peut basculer, un jour comme ça, sur un trajet fait d’habitude, entre la boulangerie et la maison.

    1. C’est extrêmement douloureux, c’est vrai. J’ai beaucoup pleuré en l’écrivant.
      J’ai presque envie de m’excuser d’être allée remuer une fois de plus des choses qui faisaient mal, mais je crois que j’avais besoin de faire sortir tout ça.
      Ce drame survenu juste à côté de moi au moment où moi-même je devenais maman m’a profondément marquée et fait partie intégrante de ma vie d’aujourd’hui, plus de 20 après.
      Mes pensées vont bien sûr à cette famille que j’ai croisée autrefois. J’espère qu’avec le temps, ils ont trouvé la paix.

  3. Article très touchant en effet, difficile à lire et j’imagine qu’il a du être difficile à rédiger… C’est vraiment incroyable toutes ces histoires, le fait que les coupables ne ressentent aucune culpabilité, ne ressentent rien vis à vis des proches morts d’inquiétude… Et en me renseignant sur cette histoire, ça me choque tellement la police et autres enquêteurs qui négligent cette enquête, on parle d’un humain quand même… C’est comme pour Natasha Kampusch, on avait trouvé son agresseur dès le début, mais on l’a laissé filer par négligence… Enfin bref…

    1. Oui, c’est ce qui avait beaucoup choqué à l’époque. On était en plein dans l’affaire Dutroux, on ne savait pas encore s’il était impliqué pour Loubna, et on découvrait toutes les négligences des enquêtes, et en particulier cette guéguerre des polices qui a fait que les informations ne circulaient pas d’un service à l’autre. La Belgique était sous le choc.

  4. Ce souvenir est parfaitement écrit. C’est magnifique. Ce souvenir est poignant. (Je me permets de te tutoyer). Tu as les bons mots, tu décris ce malheur avec précisions, ce qui fait moi, en tant que simple lectrice derrière un petit écran d’ordinateur, j’ai l’air de vivre ce moment tragique qui remonte à ton passé. On souffre avec toutes ces personnes qui dévalent dans la rue. On est dans cette rue. Avec eux. Et avec toi, au bord de la fenêtre.

    1. Ça reste un souvenir très douloureux pour moi et encore très présent dans ma vie actuelle, dans ma façon d’être mère notamment. C’est peut-être pour ça que j’ai pu le décrire avec précision. Je crois que j’avais besoin d’évacuer ces mots-là.

  5. Je pense que tous les pays d’Europe ont pleuré sur ces enfants retrouvés endormis pour toujours. Ton article est très beau, puissant de pudeur. Mon Dieu que d’horreur dans ce monde !

    1. C’est sûr, on ne peut qu’être bouleversé par des événements aussi atroces et inconcevables. Mais quand ça se passe juste en bas de chez nous, c’est vraiment un électrochoc. Je reste profondément marquée, comme beaucoup, j’imagine.
      Merci de ton passage…

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