Sauter le pas – devenir musulmane #1

Me convertir à l’Islam. C’est le choix que j’ai fait voici 20 ans déjà. Depuis longtemps, j’avais envie de raconter ce cheminement – évident pour certains ; incompréhensible pour d’autres. C’est chose faite avec le texte qui suit. Un texte qui me tient très à cœur et que j’ai peaufiné un certain temps avant de vous le livrer ici, en trois parties pour un plus grand confort de lecture.

J’aimerais préciser – en particulier à ceux de mes proches qui se demandent peut-être encore, après toutes ces années, comment tout ça a pu arriver – que ce texte n’est que partiellement autobiographique. Le cheminement et le ressenti sont authentiques. Ainsi que le fauteuil en rotin près de la fenêtre. Pour le reste, la fiction se nourrit largement de la réalité sans pour autant la dévoiler tout à fait…

*****

Quatorze heures, un vendredi comme un autre au cœur de l’Europe.

Seule dans sa petite chambre d’étudiante, le front collé contre la vitre, Cécile regarde les petits groupes successifs qui entrent dans l’immeuble d’en-face, trois étages plus bas. Bonnets blancs, foulards multicolores, vêtements du monde entier.

Elle se souvient combien elle avait été intriguée par ce spectacle quand elle avait emménagé dans le quartier, deux ans auparavant. Elle s’était demandée ce qui pouvait bien provoquer ces attroupements. Elle avait fini par poser la question au boucher du rez-de-chaussée.

C’est juste la mosquée, mademoiselle, avait-il répondu. C’est là qu’on va prier.
– Ah bon, une mosquée ? Et on peut la visiter ? avait-elle demandé, intéressée.
– J’crois pas, mademoiselle. C’est juste pour prier, là-bas.

Il avait l’air gêné. Elle n’avait pas insisté, mais elle aurait été curieuse de voir à quoi ça ressemblait, une mosquée. Le mot lui évoquait de somptueuses mosaïques et des fontaines tout droit sorties des mille et une nuits.

Quelle n’avait pas été sa déception le jour où elle y était entrée avec Houda : un simple hangar aménagé dans une arrière-cour, un toit en tôles ondulées au-dessus d’une vieille moquette grise. Quelle tristesse ! Ça ne ressemblait en rien aux fabuleux décors qu’elle avait imaginés.

Ce jour-là, Houda voulait se procurer un nouvel exemplaire du Coran. Elle en voulait un avec la traduction en français – pour pouvoir en parler avec ses connaissances non musulmanes lorsque la conversation s’orienterait une fois de plus sur le sujet.

À leur entrée, le responsable de la mosquée les avait un peu regardées de travers : une Européenne échevelée en jeans troué et vieilles baskets, et une Marocaine manucurée, maquillée, brushinguée, montée sur des escarpins vernis. Elles n’avaient pas vraiment le style de la maison, ni l’une ni l’autre. L’homme avait un peu discuté en arabe avec Houda, puis lui avait remis l’exemplaire en question et lui avait simplement demandé de signer un registre. Il ne lui avait rien demandé d’autre, pas le moindre franc. Cécile s’en était étonnée, mais Houda lui avait expliqué que c’était normal, qu’on n’allait quand même pas faire du profit en vendant la parole de Dieu !

Houda était très différente de Cécile. En d’autres circonstances, ces deux filles n’auraient sans doute jamais sympathisé, mais le « hasard » avait bien fait les choses, qui les avaient amenées à partager le même palier – et les mêmes sanitaires. Étudiantes toutes les deux, elles n’avaient pas tardé à partager leurs repas et leurs révisions, s’étaient présenté l’une l’autre leur groupe d’amis, et une vraie affection avait fini par naître entre elles.

Cécile appréciait le côté nature de Houda ; cette fille était incroyablement sophistiquée, toujours apprêtée, toujours sur son 31, mais c’était tellement naturel chez elle que c’en était presque touchant. Elle était franche et directe. Elle disait toujours ce qu’elle pensait, sans détours. Et ce qui troublait Cécile, c’était ce profond attachement envers sa religion qu’elle ne s’expliquait pas. Houda la délurée ne ratait jamais une prière, respectait scrupuleusement le Ramadan, effaçait soigneusement toute trace de vernis sur ses ongles quand elle avait envie d’aller à la mosquée, ce qu’elle faisait assez souvent, le cœur en fête.

Cécile était intriguée par l’engagement de son amie. Elle n’avait rien contre l’idée de l’existence de Dieu, qu’elle préférait pour sa part laisser en suspens, et elle était toujours curieuse de découvrir les points de vue des autres. Mais la religion, elle avait décidé de faire une croix dessus. Pour ce qu’elle en savait, pour ce qu’elle avait pu en juger d’après l’héritage catholique qu’elle avait reçu, d’après le chaos et la souffrance qu’elle voyait partout à travers le monde, les religions lui semblaient faites par des hommes, pour des hommes. Elle les trouvait trop bassement humaines. Trop intéressées. Elle se faisait une autre idée de Dieu – s’il existait. Une idée plus pure, plus grande, plus absolue.

Les mois passant, d’étonnement en étonnement, Cécile avait appris à connaître la culture de Houda tandis que sur le campus, elle ne se lassait pas de rencontrer des gens venus des quatre coins du monde. Pour Cécile la passionnée, l’université était un champ d’exploration immense et elle était toujours avide de nouvelles découvertes.

Au troisième étage de la vieille maison de maître, les soirées entre amis s’étaient répétées, tantôt chez Houda, tantôt chez Cécile, avec des convives venus d’horizons divers, ayant des cultures et des avis divergents. Les discussions étaient souvent enflammées autour de Cécile qui s’efforçait quant à elle de ne choisir aucun « camp ». Souvent en retrait, elle préférait écouter les uns et les autres et essayer de les comprendre plutôt que de les juger. Elle trouvait ça passionnant. Elle avait le sentiment de s’enrichir de toutes ces vues différentes, de se construire un point de vue tout en nuances de gris qui lui semblait tellement plus intéressant que si elle avait tranché dans le vif et opté pour du blanc ou du noir.

Un soir, la discussion s’était orientée une fois de plus sur l’opposition entre la science et la religion. C’était un sujet récurrent entre les amis de Cécile, étudiants en sciences humaines et pour la plupart agnostiques, et ceux de Houda, futurs médecins et pharmaciens, principalement Musulmans.

Tandis que les premiers s’efforçaient de démontrer que la religion et la science étaient strictement incompatibles, les autres affirmaient que pour eux, c’était tout le contraire :

Pour nous, la science n’est que la connaissance de ce que Dieu a créé. Plus j’acquiers de connaissances scientifiques, plus je me rapproche de Dieu. D’ailleurs, tu peux lire le Coran, tu n’y trouveras rien qui contredise les sciences modernes…

Ces mots avaient retenu l’attention de Cécile. La discussion avait continué longtemps autour d’elle, mais elle ne l’avait plus écoutée que d’une oreille. Elle réfléchissait.

Comme tous les Occidentaux modernes, elle avait reçu en héritage cette évidence selon laquelle la science et la foi étaient deux choses totalement opposées. Elle n’avait jamais pensé à remettre ça en question. Pourtant, ce que cet étudiant en médecine venait de dire était tout à fait logique. Du moins, elle comprenait son point de vue et le trouvait cohérent. Quand on y pensait, il était simpliste de décréter que si l’Occident chrétien avait été obscurantiste, toutes les autres religions l’étaient forcément. Elle se dit qu’il y avait là matière à creuser.

Ce soir-là, quand les invités étaient partis, elle avait demandé à Houda de lui prêter son Coran. Elle avait envie d’en savoir plus, de se faire sa propre opinion. Elle voulait aller plus loin dans sa compréhension de ce mode de pensée ; dans sa compréhension des gens qui l’entouraient.

Lire la suite…

Iqra ! Lis !

Publicités

17 réflexions sur “Sauter le pas – devenir musulmane #1

  1. Merci pour ce texte qui me permet de comprendre ton cheminement spirituel ! J’avoue que je ne « comprends » pas tout, étant moi-même athée mais ton article est très intéressant !

    1. Merci de ton intérêt, Lucie. C’est tout le bénéfice de la blogosphère qui nous permet de découvrir d’autres façons de voir les choses au-delà des barrières de la vraie vie.

  2. Merci pour ce récit!
    Ta visite de la mosquée me fait d’ailleurs penser que quand j’étais allée visiter celle de ma ville, ils m’avaient offert le Coran, alors que je n’avais rien demandé. Donc j’ai un exemplaire du Coran chez moi 🙂
    J’ai hâte de lire la suite, toute conversion à une religion m’intéresse, notamment quand c’est pour l’Islam. J’ai été très amie avec un mec musulman, c’est pour ça que je me suis pas mal intéressée à cette religion, que j’ai une sensibilité pour elle, et surtout pour toutes les critiques injustes et de peur qui sont faites vis à vis d’elle…

    1. Merci Illyria. J’espère que la suite sera à la hauteur :-). C’est un peu difficile d’avoir du recul, quand on écrit. Et puis, il y a des choses tellement évidentes pour moi que je pourrais ne pas penser à les mentionner. On verra bien…
      Pour les critiques récurrentes vis à vis de l’Islam, franchement c’est dur. Surtout quand ça ne correspond pas du tout à ce qu’on ressent et à ce qu’on vit vraiment. D’où, peut-être, l’envie de témoigner pour essayer, à ma toute petite mesure, de faire avancer les choses. Je n’aime pas du tout qu’on me colle une étiquette dessus sans savoir qui je suis au fond.

    1. ‘Alaykoum salam, Dija.
      Merci de ton passage ici et de ta curiosité 🙂
      Moi aussi, j’aime bien découvrir les parcours des autres. C’est vrai que c’est touchant. Et puis c’est passionnant de voir la diversité des histoires. On dit qu’il y a une multitude de portes d’entrée dans l’Islam et c’est vrai. Chacun va avoir un déclic en fonction de sa propre sensibilité. Ma porte à moi ne pouvait être qu’un livre, forcément. Et toi (si c’est pas trop indiscret) ?

      1. 🙂

        En fait je trouvais (et trouve encore bien sûr) que l’Islam etait une religion parfaite, j’explique : si on la regarde ds sa globalité, tout est cohérent, pas d’erreur, pas d’injustice et le tout en direction du Bien.
        Je me suis intéressée à cette religion par le biais de la rencontre avec celui qui allait devenir mon mari, et je n’avais jamais rencontré qqn d’aussi respectueux, j’ai compris bien après ma conversion qu’il avait de si belles qualités justement grâce à l’Islam
        HamduliLlah.
        Comme toi j’aime découvrir toutes ces portes qui nous y mène si on veut bien voir…

      2. C’est une jolie porte d’entrée 🙂
        C’est aussi cette cohérence d’un bout à l’autre, toujours en direction de ce qui est juste, qui m’a touchée au cœur. Mon ressenti à ce moment-là, c’est qu’aucun être humain n’aurait pu élaborer un système semblable, qui recommande le Bien de façon totalement désintéressée (dans le sens où mon engagement religieux ne sert à personne d’autre qu’à moi-même).

      3. C’est un plaisir d’échanger avec toi, tu trouves exactement les mots qui expriment mieux ma pensée.

        Maintenant que j’ai qq petites années de cheminement, je dirais que ce qui me séduit et renforce ma foi, au delà de la perfection que représente l’Islam pour moi, c’est l’ELEVATION que cela m’apporte, tant niveau personnel, spirituel, qu’inter relationnel, que dans le rapport à l’environnement, toute chose de l’univers, que dans le rapport à la vie, au destin, à la mort et à Dieu.

        Si c’est pas une religion complète ça 😉 …
        Et j’en reviens à ta conclusion, ça ne peut pas venir des hommes mais uniquement d’un Dieu infiniment sage et miséricordieux.

        Qu’Il nous guide.

      4. Amin.
        c’est vrai que c’est une religion complète qui englobe tous les aspects de la vie et apporte des réponses en toutes circonstances.
        C’est drôle, je crois qu’en ce qui me concerne, c’est la perfection qui renforce ma foi – quand je vois que le moindre principe se decline tout en justesse. Je pense aux séries d’allègements qui accompagnent chaque règle, ou encore au rôle multiple que revêtent les différentes pratiques. Par exemple, la prière a un rôle spirituel évident, mais aussi physique avec les différentes phases, et social également lorsqu’elle est faite collectivement : elle soude une communauté, elle met tout le monde sur un pied d’égalité, etc. Quand je réfléchis à tout ça. Je suis… Waouw !

  3. Merci Marie de nous livrer les étapes de ton parcours. C’est toujours intéressant et enrichissant. Et bien entendu j’aime énormément ta façon d’écrire.

    1. Merci à toi, ma plus fidèle supportrice 🙂
      J’espère en effet que la lecture de ce texte sera un petit plus pour ceux qui le liront, un petit ‘insight in Islam’ pour ceux qui se donnent la peine de chercher à comprendre ce que pensent leurs voisins.

  4. Je suis tombée sur ce texte complètement par hasard, et je dois dire que je le trouve à la fois très curieux (ma curiosité est telle que celle de Cécile) et à la fois très beau. Il est très bien agencé, j’ai hâte de connaître la suite !

  5. J’ai regardé la liste de tes tags et j’ai eu la curiosité de cliquer dessus et je suis ravie d’apprendre que tu aies sauté le pas. J’ai hâte de lire ton parcours et crois-tu que je pourrais te poser des questions en privé?

    1. Ça ne date pas d’hier, tu sais. Ça a fait 20 ans l’an dernier ! La moitié de ma vie, en fait 🙂
      Me poser des questions ? Pourquoi pas. Je suis curieuse de savoir lesquelles ! Je t’envoie une adresse en MP où tu peux me joindre.
      Bonne journée

Petits mots et longs discours, c'est par ici...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s