Le goût du pain chaud

La question arrive comme une évidence :
– Tu as réchauffé le pain ?

La réponse est toujours pleine d’étonnement :
– Ben non, pourquoi ?!

Pourquoi donc aurais-je fait une chose pareille ???
Petit clash culturel silencieux dans notre cuisine…

En désespoir de cause, il attrape les disques dorés pour les enfourner lui-même. Il fait ça comme il a vu sa mère le faire des milliers de fois. Il fait ça en un geste simple et sûr tout droit sorti de l’enfance…

…La cuisine bruyante et animée. Le sifflement de la cocotte. Les femmes assises à même le sol, sur des couvertures ou des peaux de mouton. L’une d’elles pétrit la pâte dans un grand plat en terre. Les autres trient des herbes ou des légumes secs dans des plateaux de métal.
Elles rient à pleines dents en se racontant leurs vies ; elles rient sous cape en se racontant leurs hommes. Parfois, elles pleurent aussi. Mais de ça, les petits garçons ne sont pas témoin. Elles prennent grand soin de leur faire croire que leur gynécée n’est que rires et amusements. Que leurs corvées sont joie.
Le moment est venu de servir le repas. Toutes sont en effervescence. Les petites assiettes sont garnies de salades. Le tajine est disposé dans un large plat. Tout l’art consiste à ce que l’ensemble se retrouve au même moment sur la grande table ronde du salon.
On apporte alors le pain tout chaud, à peine sorti du four…

Comment puis-je t’expliquer après ça, mon chéri, que dans ma galerie de souvenirs à moi, ça ne se passe pas du tout comme ça.

Dans ma galerie de souvenirs à moi, le pain ne se fait pas à la maison. La cuisine ne s’anime que de façon épisodique. On est « efficace ».
Le boulanger s’appelle Nino. Chaque matin, il dépose sur la tablette de la fenêtre un pain de mie moelleux emballé dans un papier blanc. On le mangera avec du beurre et de la pâte à tartiner aux noisettes pour le petit déjeuner. Le soir, garni d’une tranche de fromage hollandais, il accompagnera la soupe aux tomates sur un coin de table en formica.
Chez mes grands-parents, il y a non seulement un boulanger, mais aussi un laitier ! Je m’émerveille des bouteilles vides que mamie laisse chaque soir devant sa porte et que l’on retrouve pleines chaque matin. C’est magique.
Plus tard, je découvre la baguette que maman va chercher au village. On croque les quignons avec gourmandise en attendant midi. Pour le goûter, on remplace la mie par quelques carrés de chocolat. Nouvelle vie, nouvelles saveurs.

Mais jamais, jamais mon pain ne fut chaud !

Je n’y peux rien, ce n’est pas dans mon programme. Malgré toute la bonne volonté du monde, ça ne me vient juste pas à l’esprit.

Pain chaud

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15 réflexions sur “Le goût du pain chaud

  1. Superbe Marie! J’aime ce mélange de souvenris, les siens, les tiens, si différents et si beaux, chacun à leur façon. Je me suis trouvée transportée dans un autre univers le temps de remonter le fil de vos enfances.
    Merci

      1. Tout à fait Marie, deux histoires, deux rêves, et des milliers de souvenirs différents. C’est ca qui fait la richesse de nos rencontres!

  2. Salam alaykoum Marie

    Comme je te comprends !
    Avec mon mari, hamduliLlah, on a trouvé un équilibre entre nos deux cultures au quotidien mais quand je suis au Maroc, je ressens comme toi, toujours ce constant décalage, toujours étrangère, etc

    Une petite anecdote à propos du pain, qui peut-être te fera sourire, il y a trois ans, nous y étions pour le Ramadan et ma belle-mère préparait du pain bien chaud pour chaque souhour avec du beurre et du « faux miel », j’ai fini par en avoir la nausée ! un mal de ventre terrible et l’envie de vomir à chaque fois que je sentais l’odeur du pain bien lourd, et bien indigeste pour mon estomac. Et pourtant, comme toi, je mets toute ma bonne volonté pour bien faire. Depuis, j’ai le droit au pain de l’épicier, froid, et même si je peux paraître difficile, fragile etc, je ne m’en porte que mieux. Dieu merci, j’ai une belle famille accueillante et tolérante, qui s’adapte et n’en fait pas de cas.

    Malgré tout, je ressens un malaise, entretenu par la barrière de la langue, par le fait qu’ils soient si peu expressifs, qu’on ne se comprend pas ect alors quand j’y vais, je me blinde dans ma bulle d’étrangère ! que j’entretiens, c’est malheureux.
    Tu n’es pas marocaine, ne cherche pas à le devenir, à quoi ça servirait ? Trouve un équilibre incha Allah, sois toi avec tes multiples identités, tes qualités, tes fragilités etc. Je sais à quel point c’est dur de s’intégrer dans cette société peu empathique et peu ouverte. Là, est ton épreuve, hamduliLlah, tu sais que Dieu ne charge pas plus qu’on ne peut supporter, place ta confiance en Lui, nourris ta foi.

    Qu’Allah te facilite et te permette de te détacher de tout ça. Oeuvre pour le bien et ne fais pas attention au regard des autres.
    Bon courage
    Dija

    PS : Cela me soulage beaucoup de te lire, je me sens moins seule. On a tellement l’idée que dans ces pays-là, certes très accueillant et chaleureux avec l’invité et le voyageur, on ne peut vivre que bien. Je me sens un peu plus normale depuis que je t’ai rencontrée.

    1. Merci Dija pour toutes ces paroles de réconfort. Mon texte était juste un petit clin d’œil, une façon de mettre en évidence un de ces petits « couac » du quotidien comme on peut en connaître quand on vient d’horizons différents. Je trouvais intéressant de remonter le fil de ce qui se cachait derrière – tout simplement une histoire différente.
      Et pour l’anecdote, je ne mange plus de pain du tout : Je suis au régime sans gluten depuis 2 ans !!! C’est sûr que ça complique un peu les visites à la belle-famille, haha !

      1. Tu écris si bien, que ça fait complètement écho en moi par rapport à ma propre histoire, et t’écrire me permet de poser des mots sur ces émotions qui peuvent être parfois douloureuses. Du coup, je me réconforte aussi moi même 😉

        Régime sans gluten ! waaahou, j’espère que tu n’as pas de gros soucis de santé.

        Connais-tu « un turbulent silence » de André Brink ? C’est un roman qui se passez chez les afrikaners à la fin du XIXe, c’est un des meilleurs livre que j’ai lu sur la complexité des rapports humains, des émotions, qu’on s’imagine que le silence ne peut être qu’apaisant alors qu’il peut justement être désastreux (d’où le titre). Ton texte me l’a rappelé (« remonter le fil ») , même si ton anecdote est légère.

        Bonne soirée, et contente de voir que l’inspiration revient, à bientôt

  3. Très beau billet qui me laisse nostalgique et rêveuse. Je me souviens bien du quignon de pain croqué sur le chemin en rentrant de l’école… C’est vrai qu’il existe quelques fois un choc des cultures même sur ce qui pourrait sembler de petits riens… Merci Marie ! Bisous

    1. Finalement, c’est peut-être sur des détails comme ça qu’on le sent plus alors que sur les grandes lignes, on est plutôt d’accord.
      Mais dis-moi, tu as connu les quignons de pain dans la Drôme, mais dans les Ardennes, qui ne sont pas très loin de ma Belgique natale, tu as peut-être aussi connu le pain de mie tranché ???
      Pour moi, c’était déjà deux mondes bien différents quand j’étais petite…

  4. Deux histoires qui se rencontrent et se racontent. Parfois la différence de culture aide à comprendre cela car les différences sont plus évidentes, visibles, palpables.
    Ton texte m’a donné envie de marcher seule le long de la route qui mène à la boulangerie, une pièce de 10 francs fermement serrée dans ma paume transpirante, un petit mot de ma maman dans la poche. « Penser à acheter du pain, je rentre à 12h30. Bonne matinée, ta maman qui t’aime »

  5. Petit couac vite effacé semble t’il, c’était un vrai bonheur de lire ton billet grâce à Marie, Que de douceur dans ces souvenirs évoqués de deux manières différentes de manger le pain me reviens en mémoire les tratines grillees que me préparait ma grand mère pour le goûter afin que le beurre fonde ainsi que la poudre de chocolat ( Banania) pose dessus un régal tout simple… Bonne soirée à toi!

  6. coucou Marie,
    J’espère que tu as bien profité de ta Provence et des tiens cet été. Ton billet plein de tendresse et de nostalgie me ramène à mon adolescence. Ma mère m’a appris à confectionner le pain maison, savoir-faire indispensable dans le cv d’une jeune fille bonne à marier. Une grosse corvée à cette époque, maintenant un bonheur pour moi. Merci maman! Mes enfants et mon mari se régalent quand je mets la main à la pate. Alors que le pain est encore bien brûlant, à peine sorti du four, qu’ils s’empressent de le tartiner avec beurre salé, nutellla, camembert bien coulant…ça devient le plat principal et nous partageons un moment précieux.
    Bonne journée!

    1. C’est vrai que c’est bon, le pain tout frais, à peine sorti du four. Avec du beurre qui fond dessus, miam ! Mais c’est drôle, je ne pense jamais à le réchauffer ! Je suis conditionnée autrement !
      Un bonjour de Tanger 🙂

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