Savoir se taire

Je la connais à peine. Je l’ai rencontrée deux ou trois fois parce que nos maris sont amis – mais sans plus.

Dans les couloirs de l’hôpital où mes pas résonnent, je me demande ce que je vais bien pouvoir lui dire. Je repense à cette conversation que nous avons eue, il y a trois jours seulement. Elle s’inquiétait de ne plus le sentir bouger. Je lui répondais de ne pas s’en faire, qu’elle allait avoir un enfant calme et qu’elle avait bien de la chance. Quelle idiote ! Je suis pétrie de honte à l’idée de lui avoir dit une chose aussi stupide. Si j’avais su. Si seulement je m’étais doutée.

J’arrive dans le service qu’on m’a indiqué. Gynécologie. Au moins, on ne l’a pas mise en maternité.

Je prends une grande inspiration avant de pousser la porte…

Elle a déjà de la visite. Elle est assise dans le fauteuil, près de la fenêtre, revêtue d’un peignoir. Elle parle au téléphone… Ne t’en fais pas, maman, ça va… Oui, je me repose, ne t’inquiète pas… À demain… Je t’embrasse… Elle raccroche en ravalant de justesse un imperceptible sanglot et me présente sans attendre ses collègues de travail, assises sur le lit. Je ne me souviens ni de leurs noms, ni de leurs visages. Juste qu’elles lui ont apporté un cadeau. De la lingerie. Ou un pyjama, peut-être. Je ne sais plus. J’ai juste l’image de dentelles noires et de rubans rouges dans un papier coloré.

Elles expliquent qu’elles ont beaucoup hésité, qu’elles ne savaient pas quoi apporter, qu’elles n’ont pas l’habitude… Elles sont terriblement mal à l’aise. Leurs phrases maladroites se perdent en détours et en points de suspension.

J’assiste à la scène en retrait. L’atmosphère est pesante. Les trois filles tentent de faire semblant de rien, parlent de milles futilités pour ne surtout pas évoquer le drame qui les amène là. Elle les regarde avec un sourire triste, l’air de dire « vous-en faites pas les filles, je comprends ».

En arrivant, je n’avais aucune idée de ce que j’allais lui dire, de ce qu’il fallait dire dans ces cas-là, mais dans cette chambre d’hôpital qui respire la tristesse, je comprends clairement ce qu’il ne faut surtout pas dire. Je suis une mère. Je sais ce que c’est que de mettre un enfant au monde. Je connais cette souffrance, extrême, avec au bout la vie qui surgit et braille de tous ses poumons. J’ai vécu cette rencontre formidable, ce sentiment incomparable au creux de l’estomac lorsqu’enfin, deux petits yeux gris métal se plantent dans les vôtres. Qu’est-ce que j’aurais ressenti à sa place, si au bout de toute cette douleur il n’y avait eu que le vide et le silence ? Qu’est-ce que j’aurais envie d’entendre ?

Les jeunes collègues prennent congé. Repose-toi bien, reviens-nous en forme… La porte se referme. Nous voilà seules, face à face. J’ai froid. J’ai peur de mal faire.

Je ne veux pas être une de ces voix qui disent que c’est pas si grave, que ça aurait pu être pire, qu’il y aura d’autres occasions, d’autres enfants, et puis qu’il va pleuvoir demain et qu’on a hâte d’être en vacances… Je ne veux pas être une de ces voix qui minimisent la souffrance de l’autre comme si ça allait l’amoindrir vraiment. Comme si elle allait avoir moins mal si on faisait comme si… Je décide plutôt d’être une oreille tendue. Je me fais réceptacle.

Comment l’a-t-elle compris, je ne saurais le dire. Mais je vois dans ses yeux qu’elle le sait. Elle peut tout me dire. Elle n’a pas à craindre de me heurter. Elle n’a pas à me ménager ni à me rassurer… Elle n’a aucun rôle à jouer, aucun rang à tenir. Moi, la quasi inconnue, je suis extérieure à son histoire, je peux tout entendre. Alors elle se met à raconter…

Son ventre redevenu anormalement calme, l’inquiétude, le rendez-vous en urgence. Puis l’échographie, silencieuse. Les pas qui s’accélèrent autour d’elle alors qu’en elle, la vie s’est arrêtée de battre. Les regards compatissants des infirmières. Une main sur son épaule tandis qu’une autre lui tend des comprimés. La douleur, qui monte, lentement, par vagues successives. La peur qui l’envahit. Les heures qui défilent au rythme des contractions. Enfin, les muscles tendus dans un effort suprême, la délivrance. Et le vide après. Le silence. Assourdissant.

Elle me demande mon avis, « tu crois que j’ai eu raison de ne pas vouloir le voir ? » Je n’en sais rien. Bien des années après, je n’ai toujours pas la réponse à cette question. Elle me parle des photos qu’ils ont faites et qu’elle pourra regarder lorsqu’elle se sentira prête. Elle me parle des dispositions qu’ils ont prises pour l’enterrement, du prénom qu’ils ont choisi de lui donner, des démarches pour qu’il figure sur le livret de famille. Elle parle aussi de sa cicatrice, des contractions qu’elle a encore par moments, des médicaments qu’elle prend pour arrêter la montée de lait, pour arrêter la vie qui monte en elle envers et contre tout. Elle parle enfin de la forteresse de tristesse dans laquelle s’est enfermé son mari… Tant de choses si douloureuses. Comme fait-elle pour supporter ça ?

Elle m’explique qu’elle a du mal à se faire à l’idée que tout est fini. Que chaque fois qu’elle entend des pas dans le couloir, elle croit qu’on va ouvrir la porte et venir lui mettre son petit ange affamé, criant, vivant, dans les bras.

Dehors, la nuit est tombée. Ses yeux se perdent un moment dans les reflets des néons sur les vitres… Il est temps que je m’en aille.

Quand je me penche pour l’embrasser, elle me prend la main :

– Merci Sophie. Ça m’a fait du bien de parler. Je me sens plus légère maintenant.

Je referme la porte sur un sourire embué de larmes et quitte l’hôpital, le cœur lourd.

Tears on a window

crédit photo
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11 réflexions sur “Savoir se taire

    1. Salam ‘alaykoum ! Je l’avoue, je suis un peu gênée de publier (encore !) un texte triste, mais il y a parfois des moments clés qui marquent. J’avais besoin d’évacuer tout ça !
      Merci à toi de ton passage. J’espère que tout va bien pour toi ?

  1. Cet article est fort, touchant, émouvant.
    Triste aussi. Mais finalement c’est presque l’espoir qui gagne parce qu’on abandonne pas.
    C’est un bel article, malgré son histoire terrible.

    1. Oui, c’est vrai, c’est un récit difficile, mais c’est aussi une prise de conscience de la narratrice qui lui permet d’apporter du réconfort.
      Merci de ton passage 🙂

  2. Un récit si bien écrit. Je suis impressionnée à chaque fois par la puissance de tes mots. On vit ces instants avec toi. Récit triste mais c’est la vie et ses aléas, ses peines.
    Bonne journée bisous

    1. Merci N… (je ne sais pas si je peux t’appeler par ton prénom ?! Il commence bien par N, n’est-ce pas ?).
      Ton commentaire me touche beaucoup. Et au fait, « Des roses et des orties », c’est un album que j’aime beaucoup 🙂

  3. Que c’est poignant marie. Vraiment difficile de trouver les mots, le ton justes en face d’une personne qui souffre… je garderai ton texte dans un petit coin de mon esprit pour essayer de savoir me taire un jour où quelqu’un en aura besoin. Je crois qu’elle ne t’oubliera jamais cette dame en tout cas…

    1. Bizarrement, je n’ai pas gardé de contact avec cette personne. Nous n’étions pas amies avant et nous ne le sommes pas devenues après. Nous avons juste partagé ce moment très intense. J’étais moi-même une toute jeune maman et ça m’a beaucoup marquée.

  4. Ton récit est magnifique Marie. Dans ces cas là, le silence est de mise. Il n’y a que le silence qui puisse véritablement amené l’autre à oser, à s’épancher ou tout simplement à choisir. Aucun mot n’a le pouvoir d’apaiser cette douleur là. Merci.

Petits mots et longs discours, c'est par ici...

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