Un petit conte des temps modernes

Iris attendait Marin.

Ce n’était pas la première fois qu’elle l’attendait ainsi. En quinze ans de mariage, elle l’avait attendu bien des fois. En fait, Iris avait l’impression d’avoir passé sa vie à attendre Marin.

Elle l’avait d’abord attendu à la sortie des cours, le cœur battant, des étoiles plein les yeux. En ce temps- là, chaque jour était un feu d’artifice.

Après l’avoir attendu en sautillant sur le pas de la porte pour lui présenter sa maman, puis en robe de princesse sur le parvis de la Mairie, elle s’était mise à guetter son retour avec tendresse, derrière la fenêtre de leur cuisine, s’efforçant d’être la touche de douceur qui couronnerait chacune de ses journées.

Après la naissance de leur premier enfant, l’attente s’était résumée à une seule envie : reformer chaque soir leur bulle de bonheur hors du temps et du monde où tous trois ne faisaient plus qu’un. La vie était légère et pétillante. Les choses étaient simples. Ils étaient bien.

Le temps avait passé, apportant avec lui son lot de tourments. La belle rose de leur vie avait affuté ses épines.

La mère d’Iris était tombée malade. Il avait fallu la prendre à la maison, assurer ses soins, être une présence constante. Iris s’en était chargée avec courage, sans se poser de questions, s’acquittant des tâches les unes après les autres, se contentant de faire ce qu’il y avait à faire – et de ne rien désirer d’autre.

Puis, un deuxième enfant s’était annoncé ; deux petites princesses étaient arrivées. En un clin d’œil, le trio autrefois indissociable étaient devenu une famille nombreuse, une petite fourmilière qui grouillait d’activité et dans laquelle Iris, maîtresse absolue de tout ce petit monde, assumait tout.

Le quotidien s’était fait plus pesant. Marin s’était fait fuyant. Ses filles sur les bras, Iris s’était mise à regarder désespérément l’aiguille avancer sur le cadran… Quand donc viendrait-il prendre le relais ? Elle était si fatiguée…

À quel moment exactement Marin avait-il commencé à se faire plus distant, Iris n’aurait su le dire. Elle était bien trop occupée, alors, pour s’apercevoir de quoi que ce soit. Elle n’avait rien vu venir.

C’était arrivé petit à petit. Il s’était éloigné. Il avait fermé une à une toutes ses portes, toutes ses fenêtres. Il s’était fait un monde à lui, sans eux. Peut-être pour se protéger de l’agitation permanente qui régnait à la maison. Peut-être parce qu’il ne parvenait plus à y trouver sa place.

Mais tout ce que voyait Iris, quand elle levait le nez de ses corvées innombrables, c’était l’absence. C’était l’aide demandée et rarement obtenue. C’était tout ce temps passé à attendre qu’il rentre du travail, qu’il revienne du sport, qu’il termine son bricolage, qu’il prenne congé de ses amis, qu’il pose les yeux sur elle, qu’il lui sourie et lui tende la main…

Toutes ces heures de vaine attente avaient fini par se muer en colère dans le cœur délaissé d’Iris. Une colère sourde qui bourdonnait, qui grondait, qui perçait régulièrement pour aller piquer Marin au vif, pour lui faire autant de mal qu’il lui en faisait. La colère s’insinuait partout et gangrénait leur vie. Iris se sentait détestable. Marin se sentait détesté. La belle rose avait perdu ses pétales et n’était plus qu’épines.

Tous deux voyaient distinctement le mur qui se dressait droit devant eux et semblait inévitable. S’ils ne réagissaient pas très vite, ce serait trop tard. Tout serait cassé.

Désespérée par ce triste constat, Iris alla épancher son chagrin sur une épaule amie qui, après l’avoir écoutée attentivement, lui avoir tendu une boîte de mouchoirs, lui avoir préparé un grand chocolat chaud pour lui réchauffer le cœur, lui adressa quelques questions simples qui lui firent l’effet d’un électrochoc :

– Mais tu en as discuté avec Marin ? Tu lui as demandé pourquoi il agissait comme ça ? Peut-être a-t-il lui aussi des soucis ? Peut-être est-il malheureux et ne sait-il pas comment te le dire ?

Marin ? Malheureux ? Mince, alors ! Iris n’y avait jamais pensé !

Elle prit congé de son amie aux larges épaules et courut rejoindre son amour vagabond à qui elle avait mille choses à dire.

Elle le trouva absorbé par un programme télévisé qu’elle éteignit sans attendre en dépit de ses protestations. Puis elle vint s’assoir bien en face de lui et carra ses yeux dans les siens.

– Je veux qu’on parle, annonça-t-elle sans détours.

Marin était sur la défensive. Ils avaient parlé maintes et maintes fois, sans succès. Il n’avait aucune envie d’entendre une nouvelle litanie sur tout ce qu’il faisait de travers ou ne faisait pas du tout. Il s’apprêtait à se lever quand Iris posa une main amie sur son bras :

– Je m’inquiète pour toi, Marin… Je veux que tu me dises ce qui ne va pas…

*****

Et voilà qu’Iris attendait Marin comme aux premiers jours.

Telle une reine dans sa robe flamboyante, elle trépignait devant la maison, le cœur battant, sursautant au moindre bruit de moteur.

Tout le monde était déjà parti pour la salle où la fête devait avoir lieu. Quinze ans de mariage, ce n’était pas rien. Quinze ans d’entente et d’attentes, de bonheur et de sautes d’humeur, de mots et de silences, de complicité et d’incompréhensions. Et ce moment décisif où, pour éviter le point de non retour, il avait fallu apprendre à s’écouter vraiment pour tout réinventer.

La coccinelle rouge arriva enfin. Marin en descendit, éblouissant dans son habit immaculé. Iris s’avança vers lui au milieu de ses froufrous, respira longuement le bouquet de roses éclatantes qu’il lui tendait et le regarda un moment en souriant : elle le trouvait beau avec ses petites rides aux coins des yeux et ses cheveux teintés de sagesse. Elle le trouvait d’autant plus beau qu’elle avait bien failli le perdre un jour, dans la morosité du quotidien.

With love

 

 

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6 réflexions sur “Un petit conte des temps modernes

    1. Ben, je ne sais pas… Parfois, on est tellement focalisé sur les manquements de l’autre qu’on en oublie d’entendre sa détresse. Il peut suffire d’un simple changement d’attitude – une écoute plutôt que la confrontation – pour débloquer la situation et repartir sur de nouvelles bases. C’est ce que j’avais envie de dire… Évidemment, dans la vraie vie, ça ne marche pas comme par magie. Ça demande du temps et des efforts soutenus de part et d’autre… Mais là, j’avais envie d’être légère 🙂

Petits mots et longs discours, c'est par ici...

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