Alcoolisme : la solitude de celle qui reste

Elle appelle au secours, mais en vain.

On ne peut même pas dire que personne ne l’entend, ce n’est pas vrai : tout le monde l’entend ! Et tout le monde fait la sourde oreille en gardant les yeux bien fermés.

Pourtant tous voient parfaitement ce qui se passe dans cette maison-là depuis toutes ces années. Tous le voient arpenter le village de son pas incertain, en perdition entre deux verres. Tous le voient prendre le volant, jour après jour, alors qu’il ne tient plus sur ses pieds. Pire : tous continuent à lui servir à boire. Vous comprenez, la politesse… On ne peut quand même pas ne rien lui proposer…

Alors ça continue, encore et encore. Tout le monde le regarde se détruire à petit feu, à petits coups, verre après verre, sans rien faire. Parce que, voyez-vous, ça ne se fait pas de se mêler des affaires des autres. Si cet homme boit, c’est son problème après tout. Et la détresse de celle qui partage sa vie, la peur qui l’étreint jour et nuit, ça ne compte pas. Elle n’a qu’à s’en aller, si c’est si dur que ça.

Des fois, elle se dit que ça finira mal. Qu’il finira par se tuer dans un accident de voiture et là elle tremble à l’idée qu’il pourrait tout aussi bien tuer quelqu’un d’autre. Quelqu’un d’autre qui n’aurait rien bu, qui aurait une conduite responsable, un bon père de famille sur la route des vacances… Elle se dit qu’elle aurait sa part de responsabilité. Qu’elle ne devrait pas le laisser conduire, qu’elle devrait l’en empêcher par tous les moyens… Mais comment faire ? Elle ne fait pas le poids contre lui. Cacher les clés ? Il serait fou de rage.

La peur la paralyse. Même s’il n’est pas vraiment violent. Même s’il ne frappe pas avec ses poings. Ses yeux sont parfois comme deux poignards. Et ses mots, comme un poison mortel qui s’insinue en vous et vous détruit lentement, de l’intérieur, aussi sûrement que l’alcool le consume en silence.

Non, il ne cogne pas. Certains diront que c’est déjà ça. Que ça pourrait être bien pire. Ils ne se doutent pas que parfois, derrière sa porte close, elle se prend à espérer ces coups qui rendraient sa souffrance visible. Qui feraient réagir autour d’elle et déclencheraient le secours qu’elle recherche désespérément sans plus savoir vers qui se tourner.

Le médecin a dit qu’il n’y pouvait rien. Qu’on ne pouvait pas l’obliger à se soigner contre son gré tant qu’il ne représentait pas un danger pour autrui. Les gendarmes ont dit la même chose. Est-ce qu’il vous frappe, Madame ? S’il ne vous frappe pas, on ne peut rien faire !

Est-ce qu’il faut donc attendre un drame pour que quelqu’un réagisse ?!

La famille, les amis font ce qu’ils peuvent ou ne font rien. Il y a ceux qui savent de quoi il s’agit, qui savent dans quel enfer elle vit, qui tentent de l’épauler et lui demandent sans relâche Mais pourquoi restes-tu ?… Et puis il y a ceux qui ne comprennent rien, qui trouvent qu’un verre dans le nez de temps en temps, c’est pas si grave, qu’elle en fait des tonnes pour pas grand-chose. Il y en a même qui vont jusqu’à dire que c’est de sa faute à elle s’il boit, qu’elle est toujours après lui et que si elle n’était pas aussi pénible, il n’aurait pas besoin de faire ça.

Elle est toute seule dans son enfer.

Au fil du temps, le vide s’est fait inexorablement autour d’eux. On ne les invite plus de peur qu’il fasse un esclandre. On vient de moins en moins les voir. Les enfants sont lassés d’avoir tout essayé. Ils raccourcissent leurs séjours en disant qu’ils n’ont pas à subir ça ; les petits-enfants rasent les murs dès qu’ils repèrent la bouche pâteuse et les yeux injectés de sang.

S’éloigner. Le fuir. C’est ce que tout le monde fait. C’est ce qui paraît le plus sensé à faire puisqu’il ne veut rien entendre.

Mais elle ne peut s’y résoudre. Alors elle reste là, la peur au ventre, à guetter son retour en se demandant chaque jour dans quel état il va rentrer. Est-ce qu’il tiendra sur ses pieds ? Est-ce qu’elle devra l’aider ? Est-ce qu’elle devra garder ses distances et se protéger de sa colère grondante, ou bien le changer comme un petit enfant et le mettre au lit avant d’aller nettoyer ses vomissures ?

Elle ne sait plus ce que c’est que de vivre. Sa vie à elle, c’est de rester là à le haïr, en balayant jour après jour les débris de leur amour.

Rêve brisé

(crédit photo)
Publicités

16 réflexions sur “Alcoolisme : la solitude de celle qui reste

  1. J’ai juste envie de crier à cette femme : « barres-toi, tu mérites de VIVRE !! »
    L’alcoolisme est certes une maladie mais la personne doit admettre qu’elle a un problème & surtout qu’elle doit aller se soigner… A un moment on ne peut pas sauver les gens à leur place.
    Je ne veux pas jouer la moralisatrice, je sais que dans des situations comme ça, rien n’est jamais simple.

      1. Tu « n’arrêtes pas de dire » donc tu n’as pas rien fait pour cette personne, tu fais ta « part du colibri ». Elle est responsable de ses actes et prend ses decisions. Ce doit être difficile à vivre… Tu peux encore faire des douas pour elle et aussi pour lui, qu’Il les guide.
        Ton texte est comme toujours bien écrit, avec justesse tu abordes beaucoup de facettes de ce qu’est et sont les hommes.
        Ma première pensée en le lisant, est que faire l’autruche nous ait beaucoup plus facile que d’assumer, d’affronter ; que notre nature est finalement bien faible malgré notre arrogance ; et qu’enfin de compte, Lui Seul peut tout et attend de nous qu’on s’en remette a Lui…
        Mon commentaire est peut-être un peu confus…
        Mais en qq lignes, tu nous pousses à méditer 😉
        Bon courage et prend soin de toi

      2. Merci Dija. Non, je n’ai pas rien fait. Je n’arrête pas de faire, de dire, de suggérer, de chercher des informations, mais je peux pas agir à leur place et c’est très dur parce que ce sont des personnes très proches de moi.

      3. Quand je parle de « faire l’autruche », c’est par rapport à ce que tu as écrit, le fait de « re-servir » un verre en sachant la maladie et les dégâts ; cette hypocrisie à la Brassens « les croquants et les croquantes, tous les gens bien intentionnés », qu’on retrouve envers les pauvres, les femmes battues etc.
        Je ne parle pas des très-proches, et on sent bien la souffrance et l’impuissance de ceux-là dans ton écrit.
        Bon courage à toi, et à tes proches qui en souffrent

      4. Oui, oui, j’avais bien compris ! Cette façon de faire l’autruche est assez affligeante, je trouve, surtout quand il est question d’alcool au volant – un problème parfaitement visible dans un petit village, contrairement aux difficultés conjugales et familiales.
        C’est malheureusement une situation qui dure depuis longtemps et j’ai accepté le fait que je n’y pouvais rien ou pas grand chose même si ça me mine par moments.

  2. Tant que la personne ne se décide pas, c’est vraiment difficile de faire quelque chose mais c’est sûr que l’entourage direct en subit les pots cassés. Ce sont vraiment des situations dévastatrices et pas seulement pour la personne qui est atteinte de cette maladie… Souhaitons leur un déclic… Merci marie pour ton texte, pleins d’humanité comme toujours !

  3. Tes mots sont forts et troublants Marie. Car cette maladie fait des ravages, détruit la personne à petits feux, détruit ceux qui l’entourent, détruit tout simplement la vie. Et bien souvent nous sommes là, témoins d’une descente aux enfers en continue, nous sommes là et nous assistons à la déchéance sans pouvoir y faire quelque chose. Quand à l’épouse, la soeur, la mère, celle qui est là et qui ne se voit nulle part ailleurs, que dire pour la soulager du poids d’un tel drame?
    On aimerait tellement pouvoir l’emmener loin de tout ça mais s’y résoudrait-elle, elle qui au fond n’a presque que connu cette vie là.
    Je pense bien fort à elle Marie et à toi aussi.

    1. C’est exactement ça Marie. Que faire quand l’un ne veut pas arrêter et que l’autre ne peut se résoudre à partir. On assiste de loin, impuissants, à leur descente aux enfers, à ce semblant de vie qu’ils se sont choisi, fait de colère, de tristesse et de haine. On les voit s’empêtrer dans un espèce de jeu de cache cache malsain duquel seul l’alcool sort gagnant. J’ai beau me dire que c’est leurs choix, ça me mine de les voir souffrir.
      Mais je te souhaite une belle soirée malgré tout, sereine je l’espère. Bises Marie

  4. que c’est dur de lire ces mots et cette impuissance… On ne peut sauver quelqu’un contre son gré; une lente descente aux enfers pour tous ceux qui autour assistent à cette destruction de celui qui boit, mais aussi de celle qui ne peut ni ne veut partir, cela finit par de la haine un dégout de l’autre et une profonde tristesse…ce que tu décris est terrible et la solitude dans laquelle ils s’enfoncent petit à petit fait peur! plein de bises Marie

Petits mots et longs discours, c'est par ici...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s