Ce cliquetis d’autrefois

Elle portait le doux nom d’Olivetti.

Elle trônait, fière, intouchable, dans le bureau où maman, seule, était autorisée à s’en servir. Même papa n’y touchait jamais, c’est dire ! Nous avions interdiction absolue d’en approcher et moi, du haut de mes trois ou quatre ans, je la contemplais par en-dessous d’un regard de convoitise.

D’aussi loin que je me souvienne, elle me fascinait. Il paraît que j’avais demandé la même à Saint-Nicolas ! Des poupées, de la dinette ? Que nenni ! Moi, je voulais une machine à écrire !

Les yeux dépassant à peine de la table, j’observais en silence maman glisser la feuille de papier dans la bouche de l’engin, puis tourner le cylindre avec quelques zip-zip pour la positionner au bon endroit.

Je regardais ses doigts frapper en rythme les touches qu’elle avait masquées avec des petites housses de différentes couleurs. Ça faisait partie de son programme de formation à la dactylo. C’était comme ça qu’elle s’entraînait à taper sans voir les lettres. Et moi, je regardais avec envie ce clavier arc-en-ciel et je m’émerveillais de voir ma mère pianoter dessus d’un geste si sûr.

J’observais les touches s’enfoncer sous sa frappe au bout de leurs tiges métalliques. Elles actionnaient de minuscules marteaux disposés en éventail qui allaient s’écraser un à un sur le ruban noir et rouge en faisant un petit clapClap ! clap-clap-clap ! Les lettres noires s’incrustaient dans le papier… Clap-clap-clap ! …Ding !

En arrivant au bout de la ligne, la machine émettait un tintement. Maman tirait alors la manette chromée pour faire revenir le chariot à la ligne.

Parfois, elle se trompait. Elle sortait alors les petites languettes de papier blanc qui lui sauvaient la mise. Elle en plaçait une savamment entre la feuille et le ruban. Retour chariot, frappe à blanc pour effacer les lettres fautives, retour chariot, frappe au noir, le tour était joué ! La faute était masquée, camouflée sous un petit dépôt poudreux qui restait rugueux au toucher. Mais elle avait sauvé la page, c’était l’essentiel. Elle n’allait pas devoir tout recommencer à zéro.

Au fil des années, ma fascination pour cet objet est restée la même. Il fallait que je m’y essaye !

À l’occasion d’un exposé scolaire, la collégienne que j’étais a fini un jour par obtenir l’autorisation ultime d’aller tapoter le Saint Graal !

Comme j’avais vu maman le faire des années auparavant, je prenais la pose. Je plaçais consciencieusement mes doigts tâchés d’encre sur les touches du milieu, chacun à sa place, puis je distribuais les coups sur les touches alentour. Chaque lettre dépendait d’un doigt précis. Le A et le P surtout étaient les plus difficiles : ils étaient frappés avec les petits doigts en extension. Les miens manquaient cruellement de force. Il fallait frapper fort pour que les lettres s’impriment. Et puis il fallait maintenir la même force de frappe tout au long du document, sous peine d’avoir des passages moins nets. Parfois, si on allait trop vite, les marteaux s’emmêlaient. Il fallait alors s’interrompre pour les démêler. Tout ça demandait un certain entraînement.

Je m’y employais. Tout était prétexte à aller marteler ce clavier dont le cliquetis bruyant m’enchantait. Clap-clap ! Quel beau son que celui-là ! Un petit impact amorti, le claquement léger d’une lettre de métal dans l’épaisseur du papier. Clap-clap-clap !

Devant mon acharnement, ma mère avait fini par me confier de menus travaux à taper, des devis, des factures, des lettres commerciales. Je prenais tout ! Et j’y mettais tout mon cœur !

Un jour – Ô joie ! – j’ai fini par posséder moi-même une telle machine.

La mienne était électrique et était munie d’un correcteur intégré. Il n’était plus nécessaire de taper aussi fort, ni d’actionner une manette pour revenir à la ligne.

Mais la pauvre ne fit pas très long feu. Entretemps, les ordinateurs avaient envahi la planète. La révolution était en marche. La facilité était au rendez-vous.

Aux rebuts, antiques machines désormais obsolètes !

Vos doux cliquetis résonnent encore dans ma tête…

écrire à la machine

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4 réflexions sur “Ce cliquetis d’autrefois

  1. C’est incroyable, j’ai vécu la même chose. Mais chez nous, elle appartenait à mon père et il a mis des années avant de m’autoriser à l’utiliser et lorsque ce fut le cas (je rêvais de devenir écrivain pour taper mon roman sur la machine), ce fut une expérience extraordinaire.
    Merci pour ce moment « souvenir », il m’a donné le sourire.
    Bise

    1. Mais de rien, tout le plaisir était pour moi ! C’était drôle de se replonger dans ces souvenirs. A l’époque, je ne rêvais pas encore d’être écrivain… Je voulais juste frapper les touches de mes doigts fluets 🙂

  2. Que de souvenirs !!! Ma maman aussi avait une grosse machine à écrire et j’aimais beaucoup l’utiliser, ensuite, j’ai également pu écrire sur une électronique, c’était trop bien ! Merci pour ce doux billet. Bises

    1. J’adorais ça, moi aussi. C’est une époque révolue aujourd’hui. On a énormément gagné en facilité mais peut-être pas en charme, finalement…

Petits mots et longs discours, c'est par ici...

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