Autour d’une courbure

C’était aux tous premiers jours du printemps 1995. J’étais assise au bord de mon lit d’hôpital. Je regardais, face à moi, ma belle-mère que je rencontrais pour la première fois.

Jusque là, je l’avais vue sur deux ou trois photos, et je lui avais parlé quelques fois au téléphone. Le soir de notre mariage, c’est la gorge nouée que j’avais tenté d’articuler quelques mots dans le combiné, en vain. Son fils se mariait sans elle, dans un pays lointain. La peine, l’inquiétude qu’elle a dû ressentir à ce moment-là, je les ai partagés.

Je ne sais pas pourquoi – était-ce le ton de sa voie quand il parlait d’elle ? L’étincelle dans ses yeux quand il me la racontait ? – j’aimais cette femme bien avant de la connaître. Bien avant ce matin de printemps où elle a passé la porte de ma chambre, à la maternité, encore tout embrumée de son long voyage. Elle avait parcouru des kilomètres pour venir découvrir son premier petit-enfant.

Elle se tenait là, devant moi, assise sur une chaise pliante, mon fils nouveau-né sur les genoux. On voyait bien qu’elle avait l’habitude. Elle passait sa main sur le petit torse, sur le petit ventre, dans un geste sûr, à mi-chemin entre caresse et massage. Le petit avait l’air d’apprécier. Il était aux anges.

Je ne pourrais pas vous dire de quelle couleur était sa djellaba, ni comment était le foulard qu’elle portait ce jour-là. Je ne pourrais pas vous dire exactement quels mots nous avons échangés. Sans doute des banalités enrobées de pudeur et de timidité. Sans doute des phrases prudentes pour ne pas se brusquer. Nous étions là, face à face, chacune marchant vers le terrain inconnu de l’autre avec précaution.

Je regardais sa main explorer les deux pieds minuscules flottants dans leurs chaussons, remonter vers le bras frêle bien au chaud dans sa grenouillère, redescendre vers la petite main fripée, dessiner les doigts, minces comme des allumettes.

Elle s’arrêta alors sur le petit doigt, qu’elle me montra avec un sourire attendri. Il n’était pas droit, comme chez la plupart des gens, mais formait une courbure vers l’annulaire.

En riant, je levai alors le mien, les autres doigts repliés. Il formait exactement la même courbure. Et là, j’ai vu ses yeux pleins de malice s’illuminer tandis qu’elle levait son petit doigt à son tour avec un grand sourire : il était courbe, bien sûr.

Nous sommes restées ainsi un bon moment, penchées sur ce bébé qui nous ressemblait, un sourire s’attardant sur nos lèvres, comme liées l’une à l’autre par ce curieux clin d’œil du destin, comme si nos routes respectives s’étaient rencontrées malgré les distances, pour venir s’inscrire dans la courbure de ce tout petit doigt.

petit doigt

C’est ma participation tardive aux Instantanés singuliers de Marie Kléber sur le thème « Autoportrait (discret) ».

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9 réflexions sur “Autour d’une courbure

  1. C’est très beau et très émouvant, je n’ai jamais connu cette connivence cette affection et respect mutuel mais seulement du desamour d’une belle mère à qui j’avais pris son fils… Bon dimanche Marie

    1. Oui, Catherine, c’est une vraie chance.
      Ma belle-mère avait souffert d’avoir elle-même une belle-mère envahissante dans la plus pure tradition marocaine ! Elle vivait encore avec elle quand je l’ai connue ! Elle ne voulait pas nous faire subir la même chose, à nous, ses belles-filles. Elle ne s’immisçait jamais dans nos vies, à plus forte raison avec moi qui était d’une autre culture, et était toujours aux petits soins avec tout le monde. Je crois que jamais une belle-mère n’a été autant pleurée par ses belles-filles (et même par les familles de ses belles-filles, ma mère en tête !) et c’est drôle mais quatre ans après son départ, quoique très différentes, nous restons soudées les unes aux autres par ce lien très fort que nous avions toutes avec elle. Il y a des personnes comme ça qui sont des lumières dans nos vies.
      Bises Catherine. Très beau week-end.

      1. C’est magnifique : un coeur plein d’amour ! La beauté de cette rencontre que tu nous décris appelle la suite incha Allah. Bises

      2. Une suite ?! Oh lala, comme faire, Dija ?!!! Comment résumer la suite de cette relation ?! Beaucoup de respect. Beaucoup d’humour aussi. Des fous rires féminins qui résonnent encore dans nos cœurs. Et puis un départ précipité qui nous a tous laissés orphelins. Lah-rahma.

  2. Vraiment épatant les liens qui peuvent se créer parfois entre les gens sur de tous petits rien qui finissent par signifier beaucoup. Beau souvenir Marie et moi aussi je suis à la bourre !!!

    1. Oui, je ne sais pourquoi on a bloqué sur ce détail. Il semblait dire « vous êtes semblables ». Et de fait, on avait des caractères assez semblables – quoique je n’ai pas le degré de patience qu’elle avait !

  3. Merci beaucoup Marie pour cette magnifique participation. Entre tes lignes, elle est toujours très belle, humble, discrète, sensible, délicate et humaine. Je crois qu’il y a des liens que l’on tisse d’un simple regard, des liens forts qui nous transportent. Je trouve que c’est vraiment très beau et vrai.
    Douce soirée à toi.

    1. Elle était tout cela, Marie. C’était vraiment une belle personne. « Une personne rare comme on en rencontre peu dans une vie », selon les mots de ma mère. Nous sommes nombreux à la pleurer et à sourire en même temps à travers nos larmes, en la sachant partie pour un monde meilleur. Paix à son âme.

Petits mots et longs discours, c'est par ici...

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