Identité multiple

Je porte en moi plusieurs vies qui ne se ressemblent pas. Elles s’entassent, ça et là, dans des cartons usés ; se feuillettent, page à page, dans des albums jaunis.

Je porte en moi les souvenirs de mille lieux habités, de mille rues arpentées, d’amitiés oubliées et d’autres retrouvées.

Je porte en moi plusieurs mondes qui ne se connaissent pas. Qui se jaugent et se toisent, avec dédain parfois. Tantôt ils s’entrechoquent et ça me fait mal au cœur. Tantôt ils joignent leurs mains dans un moment de grâce.

Je passe de l’un à l’autre, telle un caméléon. Je me fonds dans chacun, mais jamais totalement. J’appartiens à chacun, mais pourtant à aucun.

Je porte, je porte, et c’est bien lourd, parfois.

J’avance, cahin-caha, mon paquet sur les bras, suscitant les regards des passants sans souci ; ceux qui n’ont qu’un ici et aucun ailleurs. Ceux pour qui hier ressemblera toujours à demain. Ceux qui n’ont aucun tri à faire dans leur héritage, aucun mode de vie à réinventer, pour qui tout est simple, carré, bien rangé.

Une place pour chaque chose et chaque chose à sa place. Moi, je chercherai toujours la mienne.

Il m’arrive d’envier leurs vies linéaires, passées d’un bout à l’autre dans un même lieu ; maillons indifférents d’une transmission machinale.

Ils me regardent ébahis et ne comprennent pas. Pourquoi donc fais-tu tant d’histoires ? Ne peux-tu pas tout simplement être comme nous ?

La réponse est non, en aucune manière : je ne serai jamais exactement comme vous. Ni jamais non plus exactement comme eux. Je suis un peu de chaque et je n’y peux rien. Je ne peux me délester d’aucun de mes mondes.

Ils me composent telle que je suis : multiple.

Je les conjugue, je les combine. Je les assemble, je les fusionne. Ou au contraire, je les cloisonne. Je choisis dans chacun ce qui me convient. Je délaisse sans remords ce qui ne me va pas. Dans tous les cas, l’effet est unique et n’appartient qu’à moi.

Je suis une mosaïque plutôt qu’un camaïeu. Un électron libre sans alter ego. Une nomade solitaire dans le vaste monde.

*****

D'ici et d'ailleurs, de partout et de nulle part
Détails des photos, de la gauche vers la droite et du haut vers le bas (pour les curieux ou les oisifs) :
la porte du « Maraboul », dans la médina de Tanger ; le lion de Waterloo, en Belgique ; l’école coranique Ben Youssef, à Marrakech ; une statue dans le parc de ma ville natale, en Wallonie ; un tournesol dans les jardins de Salagon, Alpes-de-Haute-Provence ; à Roussillon, dans le Vaucluse ; quelques olives de Provence ; de la résine de pin, devant chez mes parents ; lavandin et bourdon à Salagon ; vue sur la presqu’île de Giens, dans le Var ; le frigo de ma mère ; dans l’Atlas marocain ; un jour de pluie, près de la frontière franco-belge ; la Grand Place de Bruxelles.

*****

Et vous ?

Êtes-vous mosaïque ou camaïeu ?

Avez-vous un ici et quelques ailleurs ?

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12 réflexions sur “Identité multiple

  1. Je me sens un peu comme toi Marie. J’ai eu l’impression que tes mots étaient une lettre ouverte, une lettre écrite pour moi, pour dire qu’il n’y a pas de problème d’avoir un ici et un ailleurs, qu’on s’en sort bien aussi comme ça, que c’est peut-être un peu plus dur que pour d’autres mais que ces autres parfois nous envient aussi.
    Sublime. Vraiment.

    1. Merci Marie. C’est vrai que les autres nous envient peut-être et d’une façon générale, je vois ça comme une richesse que j’essaye aussi de transmettre à mes enfants. Heureusement qu’ils sont là d’ailleurs, sur la même longueur d’ondes que moi, nageant entre deux eaux, eux aussi. Ensemble, on s’invente un monde qui nous ressemble. Un monde moins caricatural et cloisonné qu’à l’extérieur…
      Bon week-end à vous deux 🙂

  2. Très beau texte, je suis comme toi faite de petits bouts d’ici et d’ailleurs que j’essaie, tant bien que mal, d’imbriquer comme les pièces d’un puzzle pour en faire quelque chose d’harmonieux…mon « ici »se mélange à mon « ailleurs » tous les jours et c’est parfois merveilleux et parfois difficile,ça tourne la tête et surtout ça oblige à toujours chercher à être soi même . Bon week end

    1. Oui, je me doute que toi aussi, tu dois composer avec plusieurs univers. Tu as raison, ça oblige à constamment recadrer les choses pour rester soi-même. c’est tout un exercice !
      Excellent week-end

  3. Salam alaykoum Marie !
    Hé bien moi je me sens de nulle part !
    J’ai le sentiment que là où je me trouve, j’enrichis mes multiples identités qui me font « unique » mais que je pourrais tout aussi bien être ailleurs, comme si je ne m’inscrivais pas mais que je passais…
    Bon week-end 🙂

    1. ‘Alaykoum Salam, Dija.
      Ça faisait longtemps, je commençais à m’inquiéter !
      Franchement, mes sentiments d’appartenance étaient moins prononcés quand je vivais en Europe, mais depuis que je suis ici, à force d’être toujours confrontée à la différence, et d’entendre parfois railler ma/mes culture(s) d’origine – qui parce qu’elles s’inscrivent dans la culture occidentale dominante sont perçues comme des « non cultures » – j’ai tendance à y revenir beaucoup plus. Ça a complètement modifié l’équilibre de mes identités.

      1. Ah oui je te comprends mieux maintenant… car si je me projette au Maroc, effectivement je m’y sens très française et certainement que si je devais m’y installer, j’accentuerais sciemment ou non le trait ! alors qu’en France, mon identité française bof bof…
        Je n’y avais jamais pensé comme ça !
        Le Maroc quand j’y suis, me renvoie tous les aspects positifs de mon pays natal.
        La France quand j’y suis, me renvoie tous ses aspects négatifs particulièrement le sentiment impérialiste, dominant et arrogant par rapport au pays dits du Sud, sentiment que je rejette évidemment !
        C’est grave docteur ??
        😉

      2. Hhh ! Je ne sais pas si c’est grave mais c’est une réalité. Avec sa fracture sociale énorme et ses nombreux paradoxes, le Maroc a mis à mal tous mes idéaux. Je crois que je me débats encore avec tout ça…
        À bientôt Dija

  4. Avec des racines espagnoles, une mere qui a passe 20ans au Maroc, un epoux GB et moi qui ai habite dans 2 autres pays je me sens totalement mosaique et ne voudrais surtout pas etre camaieu! Je souhaite meme rajouter qqes carreaux a ma mosaique.
    Ayant vecu a Londres mes changements me paraissent banales compares aux amis/collegues qui citent l’Australie, les USA etc mais c’est vrai que compare a la majorite des gens je dois paraitre sans racines=instable=louche. Mes racines elles sont a l’interieur, habiter la meme maison que son pere et son grand-pere n’est pas un titre de gloire a mes yeux, avoir de l’empathie pour les autres meme s’ils sont different, ca c’est genial.
    Merci pour ton article interessant

    1. « Mes racines sont à l’intérieur » : c’est exactement la conclusion à laquelle je suis arrivée, moi aussi. Elles sont en moi et font la personne que je suis, quel que soit le lieu où je pose mes bagages. Et surtout, je n’ai pas à choisir l’une ou l’autre.
      Comme toi, quand je me compare avec d’autres, je trouve que ma mosaïque n’est pas si colorée que ça (seulement 3 régions et des poussières – 1 seule langue parlée à la maison). Mais d’un autre côté, je connais des gens qui n’ont jamais bougé du village où ils sont nés et qui sont très fiers d’être ce qu’ils n’ont pas choisi d’être – pour ne pas dire méprisants vis à vis de tout ce qui est différent. Je crois qu’il y a un fossé entre ces deux situations.
      Au plaisir de te lire 🙂

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