Salamalecs et politesse

En matière de politesse, les règles ne sont pas les mêmes partout et il n’est pas toujours facile de s’adapter aux usages des autres.

Vous pensez être poli(e) ?

C’est sans doute vrai, tant que vous êtes dans votre propre culture dont vous maîtrisez parfaitement les codes et les manières.

Mais imaginez-vous dans un endroit où tout serait différent. Un endroit où votre attitude pondérée et la réserve qu’on vous a inculquée comme une marque de respect pourraient bien passer pour un manque de considération ; un manque d’égard et d’intérêt vis à vis de votre interlocuteur.

Imaginez-vous dans un endroit où un simple échange de Bonjour ne suffit pas. Où le chassé-croisé habituel des Comment ça va ? Très bien, et vous ? n’est qu’une entrée en matière ; un hors-d’œuvre pour se mettre en bouche en attendant la suite.

J’ai beau y être habituée, je me laisse toujours prendre de court.

Un premier échange de Salâm ‘alaykoum, suivi d’un Lâ bas ‘alik ? Ça va ?… Je me crois tirée d’affaires, mais c’est sans compter sur le savoir-vivre marocain.

Pourquoi est-ce que j’oublie systématiquement cette litanie des Lâ bas ?

La famille, ça va ? Les enfants, ça va ? La santé, ça va ? Le travail, ça va ?… Et comment vont les parents ? Les grands-parents ? Les oncles ? Les tantes ? Les voisins ? Les voisines ?… (oui je sais, j’exagère un tout petit peu)…

C’est un feu nourri de formules toutes faites, un enchaînement de questions qui n’attendent pas de réponses. J’attends (im)patiemment la fin de ce déferlement, me contentant de répondre al-hamdoulillah, louange à Dieu, à chaque nouveau tir ; profitant de la moindre brèche, de la moindre accalmie pour m’enfuir.

C’est que je me sens toujours un peu agressée par ces démonstrations que je perçois comme des débordements plutôt intrusifs.

L’Orient est exubérant. Il aime les excès et les effusions là où on m’a appris à être dans la retenue.

Il me voit comme le membre d’un réseau familial, comme une partie d’un tout, une pièce d’un grand puzzle, là où on m’a habituée à préserver mon espace et mon individualité.

Il trouve tout à fait normal de s’enquérir de tout mon entourage pour m’indiquer sa déférence, quand la discrétion me commande de ne pas importuner autrui en le bombardant de questions.

Sans doute estime-t-il que c’est là la moindre des délicatesses. Sans doute s’attend-il à ce que j’enchaîne moi-même une série d’interrogations pour lui montrer à quel point je me préoccupe de lui.

Mais voilà, je ne sais pas le faire ! Ou si peu. Après un ou deux ça va, je me dérobe, je m’esquive, j’essaye de passer à autre chose. Je suis incapable de jouer à ce jeu-là !

Je me rends compte qu’il doit me trouver bien impolie, cet Orient qui sait parfois se montrer si démonstratif. Peut-être même qu’il me trouve totalement égocentrique et grossière, moi qui ne prend pas la peine de faire savoir que je me soucie des uns et des autres en demandant de leurs nouvelles dans une salve de questions qui resteront, pour la plupart, sans réponse.

Les us et coutumes, c’est un peu comme les goûts et les couleurs : variable. Ce qui est de bon ton ici ne l’est pas forcément ailleurs. Moi qui me croyais polie, je n’en suis plus si sûre…

Salamalecs

(couvertures du Périple de Baldassare, Amin Maalouf, et de Maktub, Paulo Coelho)

Et vous ? Vous avez déjà connu ce genre de décalage entre votre éducation et des coutumes d’ailleurs ?

Publicités

14 réflexions sur “Salamalecs et politesse

  1. Salam alaykoum 😉
    Je me reconnais, hihihi et encore tu n’as pas évoqué toute la gaucherie de « où et comment j’embrasse?! »
    Quand j’y suis, je me sens vraiment étrangère pour tous ces décalages, ces différences de perception…
    Bises

  2. Entre Orient et Occident…Entre l’individu et le tout comme tu le dis si bien, c’est tellement fondamental comme difference, quoique peut-etre que l’Occident etait plus comme ca il y a qqes decennies.
    Un chouette article, merci

    1. Merci à toi et bienvenue par ici !
      C’est vrai que l’Occident était peut-être moins individualiste par le passé, mais je crois que cette différence dans la façon de se saluer existe depuis longtemps. Elle nous a donné ce mots : « salamalecs », qui pour moi a pris tout son sens le jour où j’ai vu des Marocains se saluer comme ils savent le faire 🙂

  3. oh que oui décalage total!Alors moi ce n’est pas trop les salamalecs qui me dérangent surtout s’ils viennent de personnes que je connais mais en lisant ton article je me rends compte que je fais comme toi , je m’échappe mais sans me poser de questions je me dis qu’ils doivent me prendre pour la française…le truc tout bête qui me stresse encore depuis presque 10 ans de Maroc c’est la queue à l’épicerie ,tout le monde me double et moi j’attends bêtement mon tour …arrive toujours pas à comprendre qui doit passer en premier!Et cette facilité qu’il y a ici et que j’admire à discuter avec tout le monde dans le taxi ou le train…moi je reste muette et réponds timidement quand on me parle.C’est clair que j’ai du passer plus d’une fois pour une coincée ou une mal polie!J’aime beaucoup les livres cités à la fin de ton article!

    1. Rôôô, oui : les files d’attente ! Ça illustre parfaitement le décalage qu’on peut ressentir en tant qu’Européenne au Maroc – mais sans doute aussi dans d’autres pays, je ne sais pas. La première fois que je suis allée à la poste, j’ai complètement halluciné ! Il n’y avait pas de file d’attente. Les gens étaient massés sur le comptoir et interpellaient le préposé sans ménagement ! J’en ai déduit que c’était celui qui parlait le plus fort qui était le premier servi. Le problème, c’est que nous, on n’est pas habituées à interpeller les commerçants pour se faire servir. Même en sachant que c’est comme ça que ça fonctionne, je suis toujours incapable de le faire. De toute façon, ce n’est pas une chose que j’ai envie de changer !
      Bonne journée, Claby (ou alors, est-ce que tu m’autorises à t’appeler par ton vrai prénom ???) 🙂

  4. C’est tout à fait juste Marie. Les règles de politesse varient d’un pays à l’autre, d’une famille à l’autre parfois aussi. Nos cultures diffèrent et j’avoue avoir beaucoup de mal avec les questions qui n’attendent pas de réponse en particulier.
    En Irlande, je m’y suis faite facilement, les gens étaient très courtois et posaient des questions qui souvent attendaient une réponse. On pouvait se raconter nos vies sans se connaître. On se sentait vraiment moins seul et rien n’était superficiel.

    1. Moi aussi, Marie, j’ai du mal avec les questions qui n’attendent pas de réponses. Je perçois ça comme de l’hypocrisie et je trouve que ça bloque complètement la conversation, que ça ne permet pas de réel échange. Mais en fait, je viens seulement de comprendre que cette façon de faire, ici, était une manière de montrer à l’autre qu’on s’intéresse à lui, de lui montrer qu’on se souvient des membres de sa famille qu’on a pu rencontrer, du lieu où il habite, où il travaille, etc. C’est drôle, c’est vraiment une autre perception et j’étais complètement passée à côté !
      Je ne connais pas l’Irlande, mais tu me donnes très envie de la visiter. Un jour, peut-être, si Dieu le veut…

  5. Tu t’imagines bien que sur les terres d’Afrique plus au Sud que le Maroc, c’est la même chose (voire pire ?!). En ville ça a tendance à diminuer, mais au village, ah lala !!! Comme j’ai ramené beaucoup de groupes pour des chantiers solidaires, même 10 ans plus tard on me demande comment vont une à une chacune des personnes, et leurs familles, et leurs enfants, et leurs mamans, et leur travail, et…….
    En même temps quand on traduit littéralement, ça donne : « pas de danger là-bas ? non la paix seulement » quand tu y penses c’était une manière très instructive de prendre des nouvelles avant qu’il n’existe des moyens de transport plus rapide, des téléphones et autres moyens de communication moderne ! Maintenant je suis un peu comme toi, j’ai plutôt tendance à trouver ça fastidieux, voire hypocrite !
    Mon plus beau souvenir reste dans une banlieue parisienne entre une dame malienne et un enfant d’origine malienne avec qui je marchais. Les salutations ont commencé 100m avant qu’ils ne se croisent, et continué encore 100m après qu’ils se soient croisés. Je n’avais rien compris jusqu’à ce que je revive exactement la même scène au fin fond du pays dogon !!! En langue bambara, et avec la poursuite de la conversation jusqu’à ce qu’on ne s’entende plus, c’est vraiment hilarant!!!

    1. « Pas de danger là-bas ? non la paix seulement »… C’est très joli. Littéralement, le fameux « lâ bas ? » marocain signifie « pas de mal ? »… Lâ bas ‘alik ? Pas de mal sur toi ?
      Des salutations 100m avant et 100m après ! Waouw ! Je te confirme que c’est pire qu’en Afrique du Nord, où les salutations sont généralement échangées au moment où on se serre la main – ou bien où on se fait la bise, si ce sont deux femmes dans un contexte familial ou amical. Ça donne bien sûr des poignées de main prolongées, ou des bises à rallonge : 1 à droite et plein à gauche ! Plus on est heureux de voir la personne, plus on prolonge les bises à gauche !!!
      Merci pour ce partage, Petite Yaye. On apprend toujours plein de choses avec toi !

  6. J’ai bien connu ça lorsque je suis allée au Burkina Faso. Pour ne pas passer pour une sauvage, j’ai même fait l’effort d’apprendre les salutations en Mooré et en Dioula… C’était épique ! Bisous ma belle

Petits mots et longs discours, c'est par ici...

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s