Comme une image

Elle ne fait pas de vagues. Jamais un cri, jamais un pli. C’est une petite fille si sage ! Le genre à faire crever d’envie tous les parents alentour. Jamais un caprice, jamais un grain de folie. Toujours obéissante et polie, toujours si raisonnable. Bonjour Monsieur… Merci Madame…

Sa chambre est toujours bien rangée. Son lit toujours fait à la perfection, comme on le lui a appris. Son pyjama bien plié sous l’oreiller, le drap rabattu et lissé sur la couverture, les coins au carré.

Elle ne sort qu’un jeu à la fois. Elle le range dès qu’elle a fini. Maman n’aime pas quand il y a du désordre. Il ne faut pas faire de peine à maman.

À l’école, on l’entend à peine. Toujours dans son coin. Toujours au fond de la classe, les yeux dans les nuages. Elle fait ce qu’on lui demande, pour être tranquille. Elle expédie les exercices pour replonger au plus vite dans son monde de rêve, là où de valeureux chevaliers en armure combattent de féroces dinosaures pour sauver des princesses indiennes…

Les autres enfants se moquent d’elle, de ses chaussures vernies, de ses petites socquettes blanches. Ils s’amusent à soulever ses robes à volants, toujours soigneusement repassées. Ils lui montrent leurs tongs et leurs shorts en jeans, en lui demandant pourquoi elle ne s’habille pas comme eux. Et puis, ça ! disent-ils en arrachant les barrettes qui disciplinent ses mèches rebelles, pourquoi tu mets ça ? Personne ne met ça !

Elle répond doucement : c’est ma maman qui veut.

Et tu fais toujours c’que ta mère te dit ? Ell’te voit pas, là. Si tu les enlèves, elle en saura rien !

Elle ne répond pas. Ils ne peuvent pas comprendre. Ils ne savent pas, eux, toute la peine qu’il y a dans les yeux de maman. Ils ne savent pas que dans son cœur de grande personne, une petite fille tremble encore comme un oiseau blessé, terrorisée, terriblement en colère, si vulnérable… Ils ne savent pas que c’est à elle de la protéger.

Elle ne dit rien. Elle se contente de remettre ses barrettes en place, dans ses cheveux bien lissés. Maman n’aime pas qu’elle soit décoiffée. Il ne faut pas faire de peine à maman.

Comme une image

(crédit photo)
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10 réflexions sur “Comme une image

      1. Tout à fait Marie. L’enfant pense qu’il peut alléger le poids du passé de l’adulte parent. En étant le plus irréprochable possible, il a l’impression de chasser les démons du passé. Il se sent responsable du bonheur ou de la tristesse de l’autre.

      2. Exactement, Marie. Et ça perdure à l’adolescence et même à l’âge adulte… Il m’a fallu du temps pour comprendre et intégrer que je n’étais responsable de rien.

  1. J’ai l’impression que tu parles de la petite fille que j’ai été. Une image. Une image qui rassurait ma mère. J’avais l’impression de la protéger. Et la voir sourire me rendait très heureuse.

    1. Il y a quelques temps, j’ai entendu parler du « syndrome de l’enfant sage », un enfant qui se comporte de façon aussi lisse que possible, comme s’il ne voulait pas être un poids supplémentaire pour son parent qu’il sent fragile. Ça m’a rappelé quelques images de mon enfance…

  2. Je crois que je ne regarderai plus jamais les enfants sages comme avant maintenant que j’ai lu ton texte… ça ne m’étonne pas que des enfants développent ce syndrôme…

Petits mots et longs discours, c'est par ici...

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