Fuir la guerre

Septembre 2015. Ils défilent par cohortes entières sur tous nos écrans : des pères dépenaillés, des mères épuisées, des enfants en larmes. Ils ont fait un long voyage. Ils ont tout laissé derrière eux, une maison peut-être, ou des parents âgés, qui sait ? Ils ont frôlé la mort pour en arriver là et maintenant, à bout de forces, ils trimballent le peu qu’il leur reste dans des sacs en plastique, parcourant les routes d’Europe à la recherche d’une main tendue.

Je les regarde, le cœur serré, et je ne peux m’empêcher de penser à ces autres images avec lesquelles nous avons tous grandi, à ces photos en noir et blanc qui parsèment nos livres d’histoire.

Exode

Je repense à l’émotion de ma grand-mère, le jour où elle était venue me rendre visite à Tournai pour la première fois. En descendant du train, elle avait réalisé qu’elle connaissait déjà cette gare ; qu’elle y était passée autrefois, pendant l’évacuation.

En mai 1940, l’aviation allemande se met à bombarder la Belgique, pourtant neutre, prenant tout le monde de court et réduisant plusieurs villes à l’état de ruines et de cendres. Les habitants, paniqués, fuient en masse et se retrouvent sur les routes, les valises à la main, dans le chaos le plus complet.

Ma grand-mère allait avoir 14 ans. Son petit frère en avait 9. Ils étaient partis en train avec leur mère, vers un lendemain plus qu’incertain. Elle se souvenait qu’en arrivant en gare de Tournai, il y avait eu une alerte. Les sirènes s’étaient mises à retentir, assourdissantes, terrifiantes. Les passagers avaient dû descendre du train pour courir se réfugier dans le sous-terrain, sous les voies. Et puis, le grondement des appareils dans le ciel, le sifflement des bombes, la déflagration. Et dans les escaliers qui plongeaient sous la terre, la bousculade, la peur, une mère gênée par de lourds paquets et un petit frère qu’elle avait plaqué contre un mûr et protégé de son corps. Je n’ose imaginer ce qu’elle a dû ressentir en parcourant à nouveau ce lieu redevenu paisible, quelques soixante ans plus tard.

Quant à celui qui allait devenir mon grand-père, il avait 18 ans cette même année. Dix-huit ans, tout juste l’âge requis pour le STO, le travail obligatoire. Il fallait partir. Pas question d’être réquisitionné par l’armée ennemie et envoyé dans un camp de travail. Sous la conduite de leur abbé, les jeunes garçons du village s’étaient lancés dans une expédition de près de 200 km à pieds, à travers bois et champs, pour tenter de rallier Dunkerque où ils espéraient pouvoir se mettre à l’abri – ou peut-être gagner l’Angleterre, je ne sais pas. Après plusieurs jours de marche et des ampoules mémorables, ils étaient arrivés en vue de leur destination. La ville était à feu et à sang.

Mes grands-parents nous ont peu parlé de cette période qui a pourtant marqué leur jeunesse. Mais dans les quelques souvenirs qu’ils ont laissé filtrer, de nombreuses années après, c’est surtout la peur qu’on sentait poindre. La peur de l’arbitraire. Des fouilles improvisées. Des arrestations injustifiées. Avec en toile de fond, la menace des exécutions sommaires dont tout le monde parlait. Et puis, les bombes qui pouvaient s’abattre n’importe quand, n’importe où. La trouille qui vous prend aux tripes.

Fuir la guerre, c’est humain. C’est ce que nous ferions tous, en pareilles circonstances. Ou bien resterions-nous, tremblants, sous les bombes, sous prétexte que ça ne se fait pas d’aller déranger les autres ? Quel père ne voudrait pas mettre sa famille à l’abri ? Quelle mère ne serait pas prête à tout endurer pour que ses enfants soient en sécurité ?

Franchement, que feriez-vous si votre maison était dévastée ? N’iriez-vous pas tambouriner à la porte d’à côté pour y chercher refuge ?

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16 réflexions sur “Fuir la guerre

  1. Oui oui c’est « humain » de fuir la guerre, l’état du monde est d’une infinie tristesse mais lorsqu’on creuse les causes et responsabilités, c’est la colère et le dégoût qui montent !
    Merci pour le témoignage émouvant de tes grands-parents, se souvenir est essentiel.

    1. D’une tristesse infinie, Dija, je suis bien d’accord. La colère, le dégoût, bien sûr, mais n’est-ce pas le cas de toutes les guerres, finalement ? Est-ce qu’elles ne sont pas toujours déclenchées pour des motifs absurdes ???
      J’évitais soigneusement de regarder les infos ces derniers temps, tellement tout ça me fait mal. Mais hier, je suis tombée dessus par hasard et j’ai été frappée par ces images d’exode. Je trouve choquant qu’on continue à parler de ce qui se passe en termes d’immigration (avec tout ce que cela implique comme réactions négatives dans la population européenne). Pour moi, c’est une urgence humanitaire, pas une crise migratoire.

      1. Je suis entièrement d’accord avec toi. Les guerres sont absurdes, et servent les intérêts les plus vils. C’est l’hypocrisie des médias et des politiques qui m’indigne, on fait « des guerres -soit-disant- humanitaires » là-bas (Iraq Lybie etc), on agite les peurs ici, et au final où que ce soit, ce sont les gens simples qui en subissent les conséquences…
        Subir l’exode pour sa survie, c’est vraiment réaliser la fragilité et l’incertitude de la vie, mais qui en est réellement à l’abris ? Que Dieu nous préserve.
        Merci pour échange Marie

      2. C’est vrai que ce sont toujours les simples gens qui subissent les conséquences d’un « jeu » politique et médiatique duquel ils sont exclus. En haut, on fait de beaux discours empreints d’humanisme et en bas, on fait face à l’urgence comme on peut. Que Dieu nous préserve, tu as raison. On oublie souvent toutes les chances qu’on a.
        Merci à toi de ton passage, ma sœur 🙂

  2. Un très beau texte, tellement pertinent, repensant à nos anciens qui ont connu la fuite… J’y suis d’autant plus sensible que la ville que vous citez m’est chère pour diverses raisons, et que je n’en suis pas si loin aujourd’hui.
    En tout cas, ce sujet d’actualité terrible aura eu le mérite de nous faire réfléchir chacun à ce que nous aurions fait, pour fuir la guerre, et nous a remémoré pour beaucoup notre histoire familiale et nos aïeux qui ont connu ces temps terribles. Merci, Bleu Lavande, pour ce texte et ce partage.

    1. Merci Miss Plume et bienvenue par ici !
      Le parallèle entre les deux situations m’a frappée. On est tellement habitués à regarder la misère du monde par écrans interposés, bien à l’abri dans nos pays pacifiés. On s’imagine que ça n’arrive qu’aux autres, que tout ça est très loin de nous et qu’on est au-dessus ça, nous, Européens. Pourtant que ferions-nos à leur place ? Qu’ont fait nos grands-parents dans une situation semblable ? Je trouve qu’il n’y a aucun orgueil à avoir d’être né au bon endroit, au bon moment. On aurait pu naître ailleurs et avoir cruellement besoin d’aide.

      1. Je suis absolument d’accord. Ce thème a alimenté beaucoup mes derniers écrits sur le blog aussi. J’ai beaucoup de mal à « passer outre » en ce moment. Il y a sans doute des événements qui nous font évoluer et changer intérieurement. Je pense que cela est le cas pour moi. Je suis animée par un sentiment qui ne ma lâche pas : celui de l’injustice faite à ces gens,à ces enfants en larmes… Et je suis heureuse de constater que devant une telle détresse, des gens comme toi écrivent et ne peuvent se taire, se souviennent encore…

      2. Oui, j’ai vu hier soir (en découvrant ton blog) que tu avais pas mal écrit sur le sujet. J’y suis sensible aussi mais pour tout dire, j’ai plutôt tendance à me protéger ces derniers temps, en évitant autant que je peux les informations parce que tout ça me fait mal et me dépasse complètement. Et puis il arrive toujours un moment où l’actualité me rattrape et où j’ai besoin de dire des choses qui me paraissent tellement évidentes. En parler, c’est bien le moins qu’on puisse faire…

      3. Et puis, ça permet, me concernant, d’exorciser.. Je regarde au contraire beaucoup les infos, si douloureux que ce puisse être, pour tout voir, tout entendre. Un besoin justement de souffrir pour ne pas m’habituer comme pour le reste, à un simple fait d’actualités.. Chacun le vit à sa manière. Moi, j’avoue, ça m’a hanté…

      4. Chacun le vit à sa manière, c’est vrai. Je ne veux pas non plus m’habituer et regarder la misère du monde comme si c’était un grand spectacle. Mais depuis que je vis au Maroc, j’éprouve ce besoin de me protéger. Sans ça, je ne pourrais plus avancer ! Et puis parfois, toutes ces choses qui me heurtent ressortent sous forme de texte. Ça doit être ma façon à moi d’exorciser 🙂

  3. Je crois qu’il est juste de rappeler une partie de notre histoire Marie. Nous sommes tous égaux devant ces tragédies. Que ferions nous? Il est certain que nous chercherions à mettre nos enfants, nos proches à l’abri. C’est une question de bon sens.
    C’est une autre forme d’exode. Rien n’a changé si ce n’est qu’aujourd’hui des personnes traversent des frontières. Les routes restent dangereuses, l’avenir incertain.
    Je trouve ces gens très courageux. Tout quitter, c’est terriblement douloureux. Mais la vie est plus forte que tout. Qu’on leur offre au moins un minimum de respect et le respect de leur dignité.
    Merci pour tes mots qui permettent de mieux réfléchir au sens de tout ça.

    1. Je les trouve aussi extrêmement courageux ! Tout laisser derrière soi sans savoir de quoi demain sera fait, sans même être sûr de survivre au voyage, c’est énorme ! Je me dis que s’ils sont prêts à affronter tous ces dangers, c’est que la situation qu’ils veulent fuir doit être vraiment terrible. Tu as raison, Marie, ils méritent bien qu’on les traite avec respect et dignité.

  4. Le parallèle est tout à fait juste, il n’y a pas de guerre plus dure ou plus dangereuse que les autres. Il y a la guerre point. Que l’on fuit à corps perdus. Pour survivre, pas pour déranger le voisin. Merci de nous rafraîchir la mémoire avec ce très beau texte.

    1. Merci Aileza. Les images que j’ai vues la semaine dernière étaient vraiment très éloquentes : le parallèle m’a sauté aux yeux. Je trouve que parfois on perd de vue des choses évidentes, comme en ce moment où on fait tant de polémiques sur l’après-accueil des « migrants » alors que la situation requiert des mesures d’urgence.

  5. C’est vrai qu’il n’y pas si longtemps la France vivait une période terrible mais ce que je trouve plus difficile ici c’est la détresse de se retrouver dans un pays où tout est différent (langue,culture…),en plus de toutes les horreurs qu’ont déjà traversées tout ces gens depuis de longues années maintenant …Hélas, on oublie trop vite que ça pourrait être nous et que oui c’est humain de fuir et de garder espoir pour une vie ailleurs.Je suis comme toi je ne regarde plus les infos par ce que la manière donc cela est traité me mets en colère …serions nous aussi courageux à leur place?le courage c’est de partir mais c’est aussi d’accueillir et de protéger,heureusement certains ont ce courage.J’espère que tous ces gens trouveront le bonheur qu’ils cherchent et que leurs enfants pourront grandir dans la paix inch Allah .

    1. Je l’espère aussi Clarisse. Et puis j’espère qu’ils pourront un jour rentrer chez eux sains et saufs et reconstruire leur pays incha-Allah. On présente toujours les « migrants » comme des importuns mais franchement, qui a envie de quitter son pays, sa maison, sa famille, tout ce qui fait sa vie, sans espoir de retour ? L’exil n’est pas une chose facile, nous sommes bien placées pour le savoir.

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