Rahanna ou le temps suspendu

J’ai comme une envie de reprendre les Chroniques de mon balcon

Sous mon balcon, une ville : Tanger.

Une ville comme posée sur l’épaule de l’Afrique, telle une colombe prête à s’envoler vers l’Europe si proche.

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« ‘Atayni chi haja nnakoul… Donne-moi quelque chose pour que je mange. S’il-te-plaît, donne-moi quelque chose pour que je mange… »

Sur le parking du centre commercial, elle tente d’attendrir les passants avec cette phrase en arabe apprise par cœur. Un peu à l’écart, sa mère ne la quitte pas des yeux. Elle la regarde déambuler entre les voitures, toute engoncée dans sa doudoune, la tête au chaud dans sa cagoule de laine.

Le froid est une nouveauté pour elles. L’hiver marocain, pourtant si doux pour ceux qui viennent du nord, doit être mordant pour ceux qui viennent du sud ; ceux qui ont traversé le désert dans l’espoir d’une vie meilleure, là-bas, de l’autre côté de la mer. On les appelle « les subsahariens », « les clandestins », « les candidats à l’émigration ».

Ils sont nombreux à s’échouer ici, dans cette ville à la croisée des chemins : seuls quatorze petits kilomètres nous séparent du continent tant convoité. Ils mettront le temps qu’il faudra, ils passeront peut-être des mois ici, ou même des années, à mordre la poussière, mais ils finiront par trouver un moyen pour passer. Ils n’ont quand même pas fait tout ça pour rien ! Il faut qu’il y ait un moyen.

*****

« ‘Afak, ‘atayni chi haja nnakoul… »

Je ne l’ai pas entendue arriver.

Debout devant ma voiture, les bras chargés de sacs en tous genres, je fouille désespérément les profondeurs de mon sac à main à la recherche de mes clés. Je suis pressée. Je suis stressée. Demain, je décolle pour un petit périple européen de deux semaines. France, Belgique, Pays-Bas. Le tour habituel pour essayer de voir tout le monde. Il ne me reste que quelques heures pour préparer mon voyage. Je n’ai pas une seconde à perdre.

Machinalement, sans même la regarder, je lui demande en arabe d’attendre un peu. Où ai-je donc mis ces clés ? C’est pas vrai ! Mais qu’est-ce que j’en ai fait ?

– Madame, qu’est-ce que tu cherches ?

Son français est parfait. Les gosses des rues ne parlent pas français, d’habitude. Intriguée, je redresse la tête pour voir à qui j’ai affaire. Deux grands yeux sombres en amande dans un visage comme sculpté dans du chocolat. Impossible de ne pas fondre. Je me radoucis un peu avant de reprendre mes recherches fébriles.

– Je cherche ma clé de voiture…

Mes doigts sondent nerveusement les replis de cuir. Le portefeuille, le porte-monnaie, un stylo, quelques tickets de caisse. Mais pas de clé.

– Tu l’as perdue ?

– J’espère bien que non !

Quelle horreur ! Je frémis à l’idée d’être bloquée là, à plusieurs kilomètres de chez moi. Je me vois déjà obligée de prendre un taxi, de remonter chez moi à la hâte, de retourner les tiroirs de mon bureau à la recherche de la clé de secours, de revenir plus tard, toujours en taxi, pour rapatrier mon véhicule – lequel est quand même censé nous acheminer jusqu’à l’aéroport à une heure plus que matinale. Et quand est-ce que je vais boucler mes valises, avec tout ça ?!

– Pourquoi tu veux ouvrir ta voiture ? me demande la fillette. Tu veux ranger tes courses dedans ?

– Oui… Oui, c’est ça. Je veux ranger mes courses…

Et rentrer à la maison, accessoirement

– Ah ! La voilà !

Victoire ! J’extirpe enfin le trousseau fugitif de je ne sais quel ourlet insoupçonné.

La petite fille me tourne autour, s’émerveille devant mon porte-clés : une petite babouche en cuir rouge munie d’une fermeture éclair qu’elle s’amuse à ouvrir et à refermer. Elle s’avance pour ouvrir le coffre à ma place, essaye, n’y arrive pas, recommence, appuie de toute la force de ses petites mains.

J’attends. Je l’encourage.

– Madame, c’est dur ! Tu peux le faire toi ?

Elle s’écarte pour me laisser faire et demande si elle peut refermer elle-même.

Eh bien… Pourquoi pas ?

– Fais attention à tes doigts… Voilà… Bravo !

Elle rayonne d’y être arrivée toute seule. Je me délecte de son sourire.

– Madame… Tu es de quel pays ?

– …

Que lui dire ? …Je suis du pays qui représente peut-être tous tes espoirs. Je suis du pays que tu rêves peut-être d’atteindre un jour, quand ce cauchemar sera terminé, quand tu seras arrivée au bout de ton voyage. Je suis d’un pays pour lequel je m’envolerai demain, comme ça, en un claquement de doigt, après de simples formalités, alors que toi, tu resteras bloquée ici devant un mur aussi infranchissable qu’invisible.

Ses grands yeux en amande me sondent. Je me contente de répondre :

– De France… Et toi ?

– De Côte d’Ivoire.

Elle prononce ce mot fièrement, avec entrain. Je lui souris. Ça tiraille un peu dans mes yeux.

– C’est très loin, n’est-ce pas ?

Elle hoche la tête sans rien dire.

Derrière son silence, je devine des kilomètres et des kilomètres de difficultés, de fatigue, de peur. Des dizaines de questions se bousculent sur mes lèvres closes. Comment est-elle arrivée là ? Comment s’est passé son voyage ? Qu’a-t-elle dû endurer ? À quoi ressemble sa vie d’aujourd’hui, en transit dans un pays où elle a à peine sa place, où elle doit mendier pour survivre ? Est-ce qu’elle va à l’école, au moins ?

Je n’ose pas les lui poser. Je me contente de lui demander comment elle s’appelle.

– Rahanna…

Elle roule le « r » et aspire le « h », comme en arabe.

Un 4×4 vient de se garer un peu plus loin. Rahanna se précipite pour aborder le conducteur qui en descend. ‘Atayni chi haja nnakoul…

Elle reviendra vers moi quelques minutes plus tard, au moment où je m’installerai au volant, et me quittera à nouveau, tout aussi soudainement, pour courir vers sa mère en serrant précieusement dans sa main le billet que je lui aurai glissé, non sans m’avoir soufflé avant de filer :

– Madame, tu es gentille toi…

Gentille… À travers mes larmes, en quittant le parking, je distinguerai des silhouettes me faire de grands signes au revoir en sautillant sur place, comme si, en me délestant d’un billet – qui à aucun moment ne m’a manqué, il faut bien le dire – j’avais fait quelque chose d’extraordinaire.

Gentille ?! Non, je ne crois pas…

Non, Rahanna, à cette minute précise, je ne me suis pas du tout sentie « gentille ». Je me suis sentie lâche et monstrueusement égoïste dans ma petite vie confortable. Je me suis sentie futile à courir partout et dépenser des fortunes pour préparer les détails les plus insignifiants du voyage que toi, coincée ici, du mauvais côté du Détroit, tu ne peux pas faire.

Je ne t’ai plus jamais croisée depuis ce jour de décembre. Je pense souvent à toi, pourtant, Rahanna, petite fille en suspens entre deux vies.

Je pense à ta vivacité d’esprit, à tes yeux pénétrants. Je pense à tes silences éloquents. Je pense à la vie que tu aurais pu avoir, si tu étais née dans un pays où les choses sont plus faciles. Je pense à la vie qui t’attend et que je te souhaite plus sûre et plus confortable.

Je te souhaite de la chance et des vents favorables.

Je te souhaite un cartable, des crayons de couleurs, des doigts tachés d’encre.

Je te souhaite des professeurs enquiquinants, et des nuits blanches, le nez dans tes cours.

Je te souhaite un avenir radieux, ici ou ailleurs, là où tu le voudras, Rahanna.

 

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6 réflexions sur “Rahanna ou le temps suspendu

  1. Marie, quel beau texte! Criant de vérité. Oui tous les enfants n’ont pas les mêmes chances. On se sent souvent impuissants face à tant de souffrance, de chagrin. Et en même temps chacune de ses personnes nous donne une belle leçon de vie – à sa manière.
    Belle semaine à toi.

    1. C’est vrai Marie. Ces personnes nous rappellent les chances que nous avons et dont nous ne sommes pas toujours conscients. En tant qu’Européens, on ne sait pas ce que c’est que d’être bloqués par des frontières. Se déplacer est rarement un problème pour nous et le pire, c’est qu’on trouve ça tout naturel! Comme si ça nous était dû!
      Cette petite fille, elle m’a touchée. Je me suis sentie proche d’elle, sans doute parce qu’elle parlait parfaitement français. On sentait que c’était vraiment SA langue et du coup, elle ne m’était pas « étrangère ».

  2. C’est beau ce texte on se suprends a lui souhaiter bonne chance à cette petite fille qui n’a pas la même que celle de nos enfants …
    On espère qu’elle s’en sortira de cette misère que nous ne pouvons soulager qu’un jour viendra ou le monde sera moins inhumain … Bonne journée Marie

    1. Merci Catherine. Cette petite fille n’a pas choisi son sort. Et ses parents, eh bien j’imagine qu’ils rêvaient juste d’une vie meilleure. On aurait peut-être fait la même chose à leur place, qui sait?
      Belle journée à toi et bon week-end 🙂

  3. Très beau texte, emprunt de cette humanité qu’on peine à trouver dans notre monde actuel du point de vue global. Heureusement on peut tous contribuer à notre petit niveau à le rendre meilleur 😊

Petits mots et longs discours, c'est par ici...

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