L’empreinte qu’on laisse

Rose racontait souvent cette histoire, à la fin de sa vie. Une histoire sans grande importance. Une anecdote insignifiante, qui revenait régulièrement, comme une litanie. Comme si sa mémoire malade s’était cramponnée de toutes ses forces à ce souvenir en apparence anodin pour ne pas sombrer. Que cherchait-elle à nous dire, en réalité ?

Elle commençait toujours par « J’étais en dépression, alors… J’ai décidé de coudre un costume, pour me changer les idées ! »

Cette introduction à elle seule aurait fait un excellent sujet, mais ce n’était pas son propos. Elle passait très vite là-dessus, comme si ça ne valait pas la peine d’en parler. Comme si c’était un détail sur lequel elle ne voulait pas s’attarder.

Elle s’embarquait ensuite dans un récit interminable pour nous décrire le périple qu’elle avait fait, en train d’abord, puis en bus, pour aller acheter le tissu dont elle avait besoin afin de mener son projet à bien.

Son intention à ce moment-là n’était pas du tout d’aborder cette période difficile de sa vie, ni de mettre en avant ses talents de couturière ou son incroyable bon sens. Son unique but était seulement de nous expliquer dans quelles circonstances elle s’était retrouvée dans une situation qui aurait pu très mal tourner si elle était tombée sur des personnes malintentionnées, et de nous démontrer à quel point on était naïf, parfois ; à quel point on pouvait se mettre très facilement, sans même y penser, dans une mauvaise posture. En général, elle appuyait son propos en enchaînant sur une autre anecdote, tout aussi insignifiante, que nous connaissions par cœur aussi.

Il ne s’était rien passé du tout, lors de cette aventure en quête du fameux tissu. Mais l’idée même de ce qui aurait pu se passer semblait la travailler, encore et encore. Et l’histoire rejaillissait à tout bout de champ dans la conversation, et commençait invariablement par les mêmes mots : « j’étais en dépression », « j’étais malade des nerfs », « je n’allais pas bien »…

Pourquoi éprouvait-elle le besoin de préciser cet élément ? Elle aurait tout aussi bien pu commencer son histoire en disant « J’avais décidé de coudre un costume, alors je suis allée à tel endroit pour acheter du tissu ».

Pourquoi mettre le doigt là-dessus ?

Certainement pas pour se plaindre. Rose n’était pas du genre à se plaindre. Elle était forte. Elle était volontaire. Elle ne se laissait pas aller à pleurer sur son sort. Elle se lançait, déterminée, dans un nouveau projet, avec la conviction que ça allait l’aider à remonter la pente. Coudre un costume ! Qui cousait encore ses costumes soi-même dans les années 60 ou 70 ? Elle expliquait combien c’était une entreprise ardue. Il y avait la doublure, la boutonnière, le col, les poches, les épaulettes… Elle expliquait à quel point elle avait besoin que ce soit difficile. Et quoi de plus difficile à coudre qu’un costume d’homme ?

Rose n’avait pas étudié la psychologie, mais elle sentait, au fond de ses tripes, qu’elle avait besoin d’un défi à relever pour sortir la tête hors de l’eau.

Pudique, elle ne parlait pas ouvertement de ce malaise qu’elle avait connu, ne se plaignait de rien, ne se vantait de rien, se contentait d’effleurer discrètement le sujet l’air de rien, dans une conversation très banale. Mais moi, sa petite fille, je l’écoutais en silence, assise dans un coin, et j’entendais tout ce qu’elle ne disait pas !

Ainsi donc, ma grand-mère n’était pas qu’une grand-mère. Ainsi donc, celle qui m’offrait toujours un visage radieux avait connu le chagrin. Quelle découverte ! C’était comme si, avec ces quelques mots sans cesse ajoutés à une histoire qui aurait très bien pu s’en passer, elle m’avait entrouvert une porte sur sa vie de femme, sur ses fragilités – et surtout, comme si à son insu, elle m’avait donné les clés !

Tu continues à m’inspirer, Mamy. Merci ❤

Sky is crying

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8 réflexions sur “L’empreinte qu’on laisse

    1. Merci Marie. Je crois que nous sommes forcément inspirées par les femmes de notre vie et mes deux grands-mères ont vraiment été des personnages. Des personnalités fortes et courageuses qui m’ont toujours servi de repères et de modèles sans même que je m’en aperçoive. Il suffit d’un mot, d’un geste, parfois, pour avoir un impact sur la vie des autres.

Petits mots et longs discours, c'est par ici...

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