La dépression, le Ramadan et de nouveaux horizons

La dépression, ce n’est pas forcément voir tout en noir et vouloir mourir. La dépression, ce n’est pas forcément être au fond du gouffre. La mienne est une chape de plomb. Elle s’abat sur moi sans prévenir, m’enveloppe, pèse douloureusement sur mon dos, sur mes bras, sur ma poitrine, dans ma gorge. Elle m’immobilise, me paralyse. Chaque geste est souffrance. Chaque tâche, même la plus simple, est un Everest à gravir. Pour lire la suite, c’est par ici

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Sans surprise

Il faut croire qu’on s’habitue.

Il faut croire que ça n’étonne plus personne, ces scores toujours plus alarmants.

Il faut croire qu’on finit par se faire à l’idée…

Un cinquième d’entre nous a envie de croire que tous les problèmes de notre pays n’ont qu’une seule et unique origine : l’autre.

Un cinquième d’entre nous se plaît à croire que tout ce qui vient de l’extérieur est néfaste et dangereux.

Un cinquième d’entre nous adhère à des discours dans lesquels les raccourcis les plus grossiers sont faits sans états d’âme.

Un cinquième, ça fait beaucoup.

Ça ne nous surprend même plus.

Il faut croire qu’on s’habitue à cette odeur nauséabonde qui se répand irrémédiablement.

Il faut croire qu’on ne les entend plus, ces bruits de bottes qui résonnent dans notre histoire.

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(© Philippe Lemé, Consulat de France à Tanger)

L’empreinte qu’on laisse

Rose racontait souvent cette histoire, à la fin de sa vie. Une histoire sans grande importance. Une anecdote insignifiante, qui revenait régulièrement, comme une litanie. Comme si sa mémoire malade s’était cramponnée de toutes ses forces à ce souvenir en apparence anodin pour ne pas sombrer. Que cherchait-elle à nous dire, en réalité ?

Elle commençait toujours par « J’étais en dépression, alors… J’ai décidé de coudre un costume, pour me changer les idées ! »

Cette introduction à elle seule aurait fait un excellent sujet, mais ce n’était pas son propos. Elle passait très vite là-dessus, comme si ça ne valait pas la peine d’en parler. Comme si c’était un détail sur lequel elle ne voulait pas s’attarder.

Elle s’embarquait ensuite dans un récit interminable pour nous décrire le périple qu’elle avait fait, en train d’abord, puis en bus, pour aller acheter le tissu dont elle avait besoin afin de mener son projet à bien.

Son intention à ce moment-là n’était pas du tout d’aborder cette période difficile de sa vie, ni de mettre en avant ses talents de couturière ou son incroyable bon sens. Son unique but était seulement de nous expliquer dans quelles circonstances elle s’était retrouvée dans une situation qui aurait pu très mal tourner si elle était tombée sur des personnes malintentionnées, et de nous démontrer à quel point on était naïf, parfois ; à quel point on pouvait se mettre très facilement, sans même y penser, dans une mauvaise posture. En général, elle appuyait son propos en enchaînant sur une autre anecdote, tout aussi insignifiante, que nous connaissions par cœur aussi.

Il ne s’était rien passé du tout, lors de cette aventure en quête du fameux tissu. Mais l’idée même de ce qui aurait pu se passer semblait la travailler, encore et encore. Et l’histoire rejaillissait à tout bout de champ dans la conversation, et commençait invariablement par les mêmes mots : « j’étais en dépression », « j’étais malade des nerfs », « je n’allais pas bien »…

Pourquoi éprouvait-elle le besoin de préciser cet élément ? Elle aurait tout aussi bien pu commencer son histoire en disant « J’avais décidé de coudre un costume, alors je suis allée à tel endroit pour acheter du tissu ».

Pourquoi mettre le doigt là-dessus ?

Certainement pas pour se plaindre. Rose n’était pas du genre à se plaindre. Elle était forte. Elle était volontaire. Elle ne se laissait pas aller à pleurer sur son sort. Elle se lançait, déterminée, dans un nouveau projet, avec la conviction que ça allait l’aider à remonter la pente. Coudre un costume ! Qui cousait encore ses costumes soi-même dans les années 60 ou 70 ? Elle expliquait combien c’était une entreprise ardue. Il y avait la doublure, la boutonnière, le col, les poches, les épaulettes… Elle expliquait à quel point elle avait besoin que ce soit difficile. Et quoi de plus difficile à coudre qu’un costume d’homme ?

Rose n’avait pas étudié la psychologie, mais elle sentait, au fond de ses tripes, qu’elle avait besoin d’un défi à relever pour sortir la tête hors de l’eau.

Pudique, elle ne parlait pas ouvertement de ce malaise qu’elle avait connu, ne se plaignait de rien, ne se vantait de rien, se contentait d’effleurer discrètement le sujet l’air de rien, dans une conversation très banale. Mais moi, sa petite fille, je l’écoutais en silence, assise dans un coin, et j’entendais tout ce qu’elle ne disait pas !

Ainsi donc, ma grand-mère n’était pas qu’une grand-mère. Ainsi donc, celle qui m’offrait toujours un visage radieux avait connu le chagrin. Quelle découverte ! C’était comme si, avec ces quelques mots sans cesse ajoutés à une histoire qui aurait très bien pu s’en passer, elle m’avait entrouvert une porte sur sa vie de femme, sur ses fragilités – et surtout, comme si à son insu, elle m’avait donné les clés !

Tu continues à m’inspirer, Mamy. Merci ❤

Sky is crying

Un peu de silence, là-dedans !

Parfois, je voudrais que les mots se taisent un peu, dans ma tête.

Je voudrais qu’ils arrêtent leur vacarme. Qu’ils me laissent en paix.

Les mots, c’est fatigant.

Ils ne cessent de tourbillonner, de s’agiter. Ils sont turbulents.

Il faut les ordonner, les mettre en rangs. Il faut qu’ils soient justes, qu’ils soient logiques.

Les mots, c’est tout un travail.

Je voudrais qu’ils fassent silence, de temps en temps.

Parfois, j’ai juste envie de me plonger dans la contemplation de ce qui est beau,

De m’y baigner, de m’y oublier,

Sans un mot.

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Entre ombre et lumière

Quand le deuil et la dépression se heurtent au diktat du bonheur…

Et la lumière au bout

Prendre soin de soi. S’écouter. S’accorder du temps. S’accorder du répit. Se faire plaisir. Se chouchouter. Se concocter des petits moments à soi, dans sa bulle, à l’écart du monde. Faire le vide. Recharger ses batteries. Se ressourcer…

Essayer de ne pas se laisser abattre. De se motiver. De se reprendre en main. Multiplier les bonnes résolutions, les tentatives. Chercher de nouvelles idées. De nouveaux projets où investir une énergie qu’on peine à trouver, où se jeter à corps perdu pour se retrouver.

Se mentir aussi. Se faire croire à soi-même qu’on va bien. Qu’on assure. Qu’on va y arriver toute seule. Qu’on a déjà remonté cette pente plusieurs fois, alors une fois de plus…

Batailler, lutter, jour après jour, contre cette douleur omniprésente qu’on connaît bien quand on a fait l’expérience de la dépression. Contre cette tristesse immense qui n’a aucun lieu pour se déverser, qu’on muselle à l’intérieur de soi, qu’on verrouille à double tour. Cette tristesse qu’il n’est pas de bon ton de partager.

Non, être triste, ça ne se fait pas. Parler de la mort, ça ne se fait pas. Évoquer le deuil et tout ce que ça réveille de douloureux, tout ce que ça remue au fond de nous qu’on croyait résolu, tout ce que ça bouleverse de notre équilibre déjà fragile, ça ne se fait pas. C’est incongru. On vous regarde de travers. On essaye de vous raisonner…

Pourtant, la peine est bien là. Et je me dis qu’elle n’est pas marginale, cette peine. Nous y sommes tous confrontés à un moment ou à un autre de notre vie. Comment font les autres ? Comment faites-vous ?

De nos jours, il est de bon ton d’être heureux, de rechercher activement son bien-être, de travailler à s’épanouir. Le développement personnel est à la mode. Il faudrait toujours planer sur un petit nuage, comme si la vie était toujours rose. Elle ne l’est pas, bien sûr. Il y a des moments plus sombres où on ne plane pas du tout. Et ces moments-là font partie intégrante de la vie.

Je les accepte. Je ne suis ni révoltée, ni désespérée. Je ne suis pas au fond du gouffre, comme j’ai pu l’être il y a quelques années pour de tout autre raisons. Je ne vois pas tout en noir, loin de là.

Je suis juste infiniment triste.

Et c’est peut-être normal, après tout, quand on a perdu quelqu’un/ « quelques uns » ? Même si c’est la vie et qu’on se préparait depuis toujours à cette éventualité, parce qu’elle était dans la logique des choses… Même s’ils étaient très très vieux…

C’est mon enfance que je pleure. Le temps passé qui ne reviendra jamais plus. Notre condition de pauvres mortels.

Je suis écrasée de tristesse. Même 8 et 10 mois après. C’est comme ça. Je n’ai pas à en avoir honte. Je n’ai pas besoin qu’on me console, ni qu’on m’explique pourquoi il n’y a pas lieu d’être triste.

Je suis triste, point. J’ai le droit de l’être.

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Comment faites-vous, vous ? Comment vivez-vous/avez-vous vécu le deuil d’un proche dans cette société qui ne laisse que peu de place à la tristesse ? Comment vivez-vous/avez-vous vécu le deuil d’un proche alors que vous étiez déjà plus ou moins vulnérable ?

Ou bien comment vivez-vous/avez-vous vécu l’expérience de la dépression dans ce monde qui ne veut surtout pas entendre que vous allez mal ?

Il m’a fallu du temps, mais j’ai fini par admettre l’idée de me faire aider. Et vous ?

 

Ma drogue éphémère

Depuis plusieurs jours, je vous vois toutes presser le pas pour arriver à l’heure aux apéros cosmiques d’Aileza, et toute cette agitation m’a donné envie de vous suivre… De pousser doucement cette porte entrouverte pour venir m’attabler avec vous. Je peux ?

Pour moi, ce sera juste un café… Ce n’est peut-être pas très « cosmique » comme boisson, mais que voulez-vous ? Il me faut ma dose !

Ça aurait pu être ça, ma drogue dure : le café. Mon essentiel, ma motivation pour quitter le confort de mon lit chaque matin, mon réconfort après la pluie. À dix-sept ans, je le décrivais déjà comme le « précieux liquide noir dont dépend ma santé mentale ». Je suis bien obligée de le reconnaître, malgré ma réputation de fille sage et clean, j’ai toujours été une accro sévère !

Mais – je peux vous le dire aujourd’hui – il n’y a pas que le café. Ce que je m’apprête à vous révéler ici est un secret honteux, une chose dont il vaut mieux ne pas parler en société, au risque de passer définitivement pour une cinglée.

Il y a une autre addiction qui a bien failli me mener à ma perte. Une drogue dangereuse, qui aurait pu avoir ma peau si je n’étais pas parvenue à me sevrer avant qu’il ne soit trop tard.

Il m’en a fallu de la volonté, si vous saviez ! Maintes fois, j’ai cru replonger.

Pendant des années, j’ai vécu dans la peur de ne pas savoir me maîtriser, de me laisser aller, une fois, rien qu’une fois, à une toute dernière dose.

Mais j’ai tenu bon. Il le fallait. Je ne pouvais pas continuer. Mon corps n’en pouvait plus. Il m’a suppliée d’arrêter. Car ma dépendance, voyez-vous, a de très graves conséquences sur le long terme. À chaque dose, on en prend pour vingt ans.

À chaque dose, c’est toute la vie qui est chamboulée. C’est le corps qui trinque, l’humeur qui change. Sans parler de l’appétit. À chaque dose, on sait qu’on ne dormira plus pendant des années.

Pourtant cette drogue est inoffensive, en apparence. Elle n’est même pas visible. À peine perceptible. Je ne suis même pas sûre que d’autres que moi la remarquent. Si ça se trouve, je suis la seule à la sentir !

Vous l’avez deviné, ma drogue à moi est une odeur…

C’est une odeur rare. Une odeur qu’on ne peut respirer qu’en un nombre restreint d’occasions dans une vie ; profonde, délicate, éphémère, précieuse…

C’est l’odeur des nouveau-nés !

Vous savez, cette odeur à la fois suave et un peu animale qu’ils ont sur eux les tous premiers jours, et qui s’estompe si vite, si vite…

C’est sur la tête qu’elle est la plus marquée. Je frôle les cheveux encore tous doux et tous fins de mes narines avides, la peau duveteuse du front, les toutes petites oreilles. J’inspire profondément. L’odeur s’insinue en moi et va exploser violemment, quelque part du côté du cœur, en millions de petites bulles de douceur.

Elle réveille la louve qui est en moi. Elle réveille mes instincts les plus primitifs. Elle fait naître au creux de mon ventre le désir brûlant de porter la vie à nouveau, de donner le jour encore une fois, de connaître encore ce déferlement d’émotion qui est plus fort que tout…

C’est dangereux. Je vous l’avais dit.

Le jour où j’y ai goûté pour la première fois, j’ai su que j’allais avoir beaucoup de mal à m’en passer à l’avenir. Alors j’ai remis ça, une deuxième fois, puis une troisième, puis une quatrième. À ce stade, on frôlait l’overdose. Il était temps que je me soigne.

Mais si un jour, je viens vous rendre visite à la maternité, il ne faudra pas vous étonner de me voir « sniffer » votre bambin… Je ne suis pas totalement guérie !

(Rassurez-moi : dites-moi que je ne suis pas la seule cinglée qui sniffe les bébés !!!)

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Écrire

Ce désir me brûle de plus en plus.
Me consume. Hante mes nuits. Mes jours. Mes lendemains.

Écrire.
Dire qui je suis.
Laisser une trace.
Ne pas avoir vécu pour rien.

Écrire.
Entrer en soi et goûter le silence.

Écrire.
Instiller de la beauté dans ce monde. Sublimer le banal. Donner du relief à la platitude.

Écrire.
Mettre en lumière ce qui, d’habitude, reste dans l’ombre. Ceux qui, d’habitude, restent dans l’ombre. Les trajectoires qui ne font rêver personne. Les héros méconnus du quotidien. Chaque vie, chaque parcours est un récit passionnant.

Écrire.
Sur l’humain. Sur l’essentiel. Sur ce qui nous lie les uns aux autres. Sur ce qui transcende nos différences. Sur ce que nous avons tous en commun au-delà de nos oripeaux.

Écrire pour jeter des ponts entre deux rives.

Écrire.
J’ai des histoires plein la tête, des archives inachevées, des idées griffonnées de-ci, de-là.
Qu’est-ce qui m’empêche de les faire aboutir ? Qu’est-ce qui m’empêche de les prendre une par une et d’en suivre tout simplement le fil jusqu’à leur dénouement ?
Je suis assaillie par les doutes. Paralysée par les craintes.
Et si c’était mauvais ? Et si c’était creux ? Et si c’était moi qui étais mauvaise et creuse ?
Et si mon âme, ainsi dévoilée à travers mes lignes, se révélait vide ?
Vide de sens ?! Vide de vie ?!

Écrire, mais vouloir le faire bien. Devoir le faire bien.
Mon désir se heurte sans arrêt à ce besoin de perfection, à cette injonction inconsciente de faire les choses le mieux possible, à la peur de ne pas y arriver, à la peur de gâcher l’idée de départ de manière irrémédiable. À la peur de trop en dire. D’ouvrir une fenêtre un peu trop grande sur mon intimité. Sur mes faiblesses. Sur mes failles.
À la peur de blesser aussi. De tracer des portraits trop reconnaissables, des profils trop ressemblants. Mes mots ne savent pas encore s’éloigner de la réalité.

Écrire.
Mille idées me traversent l’esprit quand je suis au volant, quand j’épluche mes patates, quand je vide mon lave-vaisselle et que je range mes courses, mais jamais quand je prends la plume ! C’est un flot continu de phrases, d’images, de pensées de toutes sortes, qui défilent devant mes yeux alors que je traverse la ville plusieurs fois par jour, qui fusent et s’organisent tandis que j’ai les mains occupées par les tâches domestiques – et me désertent désespérément au moment où, impatiente, je me rassieds enfin devant mon clavier.

Page blanche. Tête vide. Absence de mots.

Panne sèche – Encre tarie.

Écrire, pourtant, car c’est la seule chose que je sais faire.
Arrêter d’hésiter et me jeter à l’eau.

Me jeter à l’encre.

Travailler, accomplir, se réaliser

Je suis Québec

Ils étaient juste sortis quelques minutes pour aller prier.

Il faut du courage pour aller prier à la mosquée alors qu’on pourrait le faire chez soi. Il faut du courage pour ressortir un dimanche soir, quitter la chaleur de son foyer, le confort de son canapé, affronter la nuit sans doute glacée à cette période de l’année, à Québec.

Mais ça ne les a pas arrêtés, ces hommes-là. Ils se sont mis en route.

À tout à l’heure, chérie, je vais à la mosquée… Les enfants, soyez sages, terminez vos devoirs. Mettez vos pyjamas, il y a école demain…

La suite, on la connaît.

*****

D’habitude, quand il se passe quelque chose de grave dans le monde, la toile réagit. On voit les profils changer sur FB, les articles fleurir sur HC. On lit des messages de soutien un peu partout, des slogans solidaires.

Nous avons tous été Charlie, Paris, Bruxelles, Orlando, Nice, Berlin, et j’en passe. Pourquoi ne sommes-nous pas aujourd’hui Québec ?!

Y aurait-il une différence entre être lâchement abattu à un concert, au restaurant, dans un hypermarché… et être abattu tout aussi lâchement dans une mosquée ?

La haine, la violence, l’injustice ne sont-elles pas inacceptables d’où qu’elles viennent et où qu’elles frappent ?

Au clair de la lune