Ramadan : le plaisir de donner

Un petit retour sur ce Ramadan 2017 qui vient de se terminer…

Cette année, contre toute attente, j’ai été une véritable MACHINE À CUISINER ! Une bête des fourneaux ! Une virtuose de la spatule et du fouet !!!

Je n’avais pas vraiment prévu ça comme ça, mais voilà. C’est ce qui s’est passé.

Pendant tout un mois, j’ai épluché, tranché, détaillé, mélangé, fouetté, enfourné sans relâche. J’ai surveillé mes cuissons comme jamais auparavant, j’ai fait dorer à point, j’ai cuit al dente, j’ai gratiné patiemment. J’ai même pétri pour la première fois des pâtes à pizzas et à quiches sans gluten. J’ai fait des glaces. J’ai fait des biscuits. J’ai fariné, beurré, salé, sucré, épicé, assaisonné – le tout sans jamais goûter, bien entendu. Je me suis extasiée en dénoyautant des cerises, en pressant des citrons ; je me suis émerveillée devant la diversité des couleurs, des parfums, des textures. J’ai beaucoup piétiné aussi. J’ai eu très mal aux pieds. Je me suis coupée, je me suis brûlée. J’ai beaucoup lavé, frotté, récuré, essuyé, rangé – évidemment. J’ai aussi râlé, parfois, d’avoir si peu d’aide.

Mais quel plaisir, chaque soir, au moment du coucher du soleil, de nous voir réunis autour d’une table si bien garnie pour partager le « ftor », comme on l’appelle ici, le repas de rupture du jeûne qui sera pour nous le seul de la journée. Quelle satisfaction d’offrir à mes jeûneurs des menus équilibrés et savoureux, des jus fraîchement pressés et mixés, des desserts confectionnés avec des fruits de saison… Quel bonheur aussi de voir mon étudiant de fils (celui des deux qui a pu être là) se réjouir, après toute une année en exil, devant ce qu’il appelle « des repas de matriarche ».

Peut-être que j’avais perdu de vue ce plaisir tout simple : faire plaisir avec des bons petits plats.

Je n’ai jamais été une grande fanatique de la cuisine. D’une façon générale, je vois ça comme une corvée et je m’y colle la mort dans l’âme parce qu’il le faut bien, et aussi – très égoïstement – parce que c’est la seule solution si je veux manger correctement avec des produits frais, et sans gluten qui plus est. Personne ne va le faire à ma place. Personne n’a cette patience-là ! Mais pas question d’y passer la journée ! Les petites bouchées qui demandent des heures de préparation pour être avalées en cinq secondes, ça n’a jamais été mon truc. Moi, j’ai toujours aimé que ça aille vite.

C’est sans doute un tort. Je me rends compte que cuisiner, finalement, c’est donner.

Cuisiner, c’est un acte d’amour. Car il en faut, de l’amour, pour rester debout des heures durant et multiplier les efforts afin que tout soit parfait, que tout aie du goût, que rien ne soit désagréable en bouche…

Je n’avais pas prévu de passer ce mois de jeûne à m’affairer dans la cuisine. Je croyais avoir besoin de spiritualité. De réflexion. De recueillement. Parfois, les choses se font d’elles-mêmes, différemment de ce qu’on avait prévu, et on réalise après coup que c’était exactement ce qu’il nous fallait.

J’avais besoin de me reconnecter à l’instant présent et au monde réel. J’avais besoin de reprendre confiance. J’avais besoin de retrouver le goût des choses simples et le plaisir de donner.

Je ne m’en doutais pas mais toutes ces choses dont j’avais besoin se trouvaient là, entre le four et le congélateur, cachées dans mes petits pots d’épices et les recoins oubliés de ma gourmandise.

Al-hamdoulillah.

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La dépression, le Ramadan et de nouveaux horizons

La dépression, ce n’est pas forcément voir tout en noir et vouloir mourir. La dépression, ce n’est pas forcément être au fond du gouffre. La mienne est une chape de plomb. Elle s’abat sur moi sans prévenir, m’enveloppe, pèse douloureusement sur mon dos, sur mes bras, sur ma poitrine, dans ma gorge. Elle m’immobilise, me paralyse. Chaque geste est souffrance. Chaque tâche, même la plus simple, est un Everest à gravir.

Alors, on s’isole. On se tapit au fond de sa grotte, à l’abri des regards, là où on peut laisser libre court à cette fatigue sans fin. On évite les mondanités. On annule les rendez-vous à la dernière minute, parce qu’on ne se sent pas la force – ni physique, ni psychique – de les affronter. Parce qu’on ne se sent pas le courage d’afficher un visage radieux alors qu’en dedans, on lutte âprement contre l’obscurité et la tristesse. On fuit le monde, tout en sachant pertinemment qu’en faisant cela, on se prive d’une bonne chance d’aller mieux.

Alors, la honte s’installe. Et la culpabilité nous ronge. Parce qu’on réalise qu’on ne parvient plus à regarder autre chose que notre mal-être tandis que le monde autour de nous affronte des choses autrement plus difficiles. Parce qu’on réalise qu’on ne parvient plus à se réjouir pleinement pour tous ces petits et grands bonheurs qui, « normalement », devraient nous emplir de joie. Parce qu’on est conscient que ce mal-être est complètement incongru et disproportionné au regard de toutes les chances dont nous sommes pourvus. Parce qu’on se rend compte qu’on est en train de s’éloigner de plus en plus de l’image qu’on a de nous-mêmes pour devenir un monstre d’égoïsme et de nervosité, et que cette idée est insupportable.

Ça fait des mois que je me bats contre ça. Que je lutte, jour après jour. Que je cherche un moyen d’en sortir, comme un papillon pris au piège dans un bocal. Que je m’emploie sans relâche à démêler la pelote inextricable de mes pensées, de mes doutes, de mes regrets, de mes colères, de mes peines… Si vous n’êtes jamais passé par là, ne croyez pas que c’est une question de paresse et de volonté. Croyez-moi, c’est un dur combat.

Je n’écris pas ces lignes pour me plaindre. Ni même pour appeler au secours.

J’écris ces lignes pour faire le point avant de me lancer dans une nouvelle bataille.

Parce que je n’ai pas dit mon dernier mot. Je n’ai pas l’intention de la laisser gagner, cette dépression. Je vais plutôt lui déclarer la guerre !

En réalité, j’en suis venue à la conclusion qu’elle avait peut-être quelque chose à me dire. Qu’elle était peut-être un signal d’alarme pour m’inciter à évoluer.

Récemment, en lisant par ci par là, je suis tombée sur des articles qui parlaient de la théorie de la désintégration positive de Dabrowski, et j’ai trouvé cette approche très intéressante. Je ne vais pas vous l’exposer ici (je ne suis pas assez calée sur le sujet pour le faire), mais ce que j’en retiens, c’est que les crises psychologiques que l’on peut connaître dans une vie ne sont pas forcément des incidents de parcours qu’il faudrait absolument éviter, mais font plutôt partie d’un processus d’évolution saine et positive de la personnalité. En gros, la dépression serait un outil qui nous permettrait de progresser vers une meilleure version de nous-mêmes.

Basique, me direz-vous. Nous sommes plusieurs ici à être passées par une crise et à reconnaître que cette crise nous a permis de grandir et de nous rapprocher de nous-mêmes.

La nouveauté avec cette approche-ci, me semble-t-il, c’est la notion d’idéal de la personnalité que l’on veut atteindre. La crise que je traverse ne me rapproche pas seulement de celle que je suis – elle a le potentiel de me rapprocher de celle que je veux être.

Je ne sais pas pour vous, mais moi, cette idée me fait l’effet d’un majestueux lever de soleil après une nuit très sombre ! Je me vois à l’aube d’une nouvelle journée, d’un nouveau voyage…

Et cela arrive au moment même où je m’apprête à accueillir le mois de Ramadan, dont j’attends énormément cette année.

Le Ramadan est un moment privilégié pour chercher à se rapprocher de Dieu et je sais que c’est en Lui que je trouverai la paix et pas ailleurs.

Je sais que la lecture du Coran que j’ai prévue, à raison de deux à trois « hizb » (parties) par jour, va m’apaiser – si Dieu le permet. Je sais que j’y trouverai le réconfort et des clés pour envisager la vie et le monde plus sereinement.

Je sais que son apprentissage en continu, à raison de plus ou moins cinq versets mémorisés chaque jour à l’aube et révisés tout au long de la journée à l’occasion des différentes prières, me fera l’effet d’un grand nettoyage du cœur et de l’âme, et que ça me fera du bien – si Dieu le permet.

Je sais que le rythme auquel je m’astreins durant cette période de jeûne va m’aider, incha-Allah ; que le fait de structurer mon temps et de planifier les tâches que j’ai parfois tant de mal à accomplir dans la vie de tous les jours sera salutaire.

Je sais que la stratégie de survie que je mets en place ces dernières années pour ne plus être tributaire de mes émotions négatives face à une famille peu aidante va s’inscrire parfaitement dans le grand chantier que j’entreprends vers celle que je veux être.

Ramadan arrive. C’est le moment idéal pour entamer ce long travail sur moi.

La dépression ? Je vais la saisir à pleines mains et la presser comme un citron. Et tout ce que je pourrai en tirer, je le mettrai à profit.

J’irai mieux, incha-Allah.

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Sans surprise

Il faut croire qu’on s’habitue.

Il faut croire que ça n’étonne plus personne, ces scores toujours plus alarmants.

Il faut croire qu’on finit par se faire à l’idée…

Un cinquième d’entre nous a envie de croire que tous les problèmes de notre pays n’ont qu’une seule et unique origine : l’autre.

Un cinquième d’entre nous se plaît à croire que tout ce qui vient de l’extérieur est néfaste et dangereux.

Un cinquième d’entre nous adhère à des discours dans lesquels les raccourcis les plus grossiers sont faits sans états d’âme.

Un cinquième, ça fait beaucoup.

Ça ne nous surprend même plus.

Il faut croire qu’on s’habitue à cette odeur nauséabonde qui se répand irrémédiablement.

Il faut croire qu’on ne les entend plus, ces bruits de bottes qui résonnent dans notre histoire.

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(© Philippe Lemé, Consulat de France à Tanger)

L’empreinte qu’on laisse

Rose racontait souvent cette histoire, à la fin de sa vie. Une histoire sans grande importance. Une anecdote insignifiante, qui revenait régulièrement, comme une litanie. Comme si sa mémoire malade s’était cramponnée de toutes ses forces à ce souvenir en apparence anodin pour ne pas sombrer. Que cherchait-elle à nous dire, en réalité ?

Elle commençait toujours par « J’étais en dépression, alors… J’ai décidé de coudre un costume, pour me changer les idées ! »

Cette introduction à elle seule aurait fait un excellent sujet, mais ce n’était pas son propos. Elle passait très vite là-dessus, comme si ça ne valait pas la peine d’en parler. Comme si c’était un détail sur lequel elle ne voulait pas s’attarder.

Elle s’embarquait ensuite dans un récit interminable pour nous décrire le périple qu’elle avait fait, en train d’abord, puis en bus, pour aller acheter le tissu dont elle avait besoin afin de mener son projet à bien.

Son intention à ce moment-là n’était pas du tout d’aborder cette période difficile de sa vie, ni de mettre en avant ses talents de couturière ou son incroyable bon sens. Son unique but était seulement de nous expliquer dans quelles circonstances elle s’était retrouvée dans une situation qui aurait pu très mal tourner si elle était tombée sur des personnes malintentionnées, et de nous démontrer à quel point on était naïf, parfois ; à quel point on pouvait se mettre très facilement, sans même y penser, dans une mauvaise posture. En général, elle appuyait son propos en enchaînant sur une autre anecdote, tout aussi insignifiante, que nous connaissions par cœur aussi.

Il ne s’était rien passé du tout, lors de cette aventure en quête du fameux tissu. Mais l’idée même de ce qui aurait pu se passer semblait la travailler, encore et encore. Et l’histoire rejaillissait à tout bout de champ dans la conversation, et commençait invariablement par les mêmes mots : « j’étais en dépression », « j’étais malade des nerfs », « je n’allais pas bien »…

Pourquoi éprouvait-elle le besoin de préciser cet élément ? Elle aurait tout aussi bien pu commencer son histoire en disant « J’avais décidé de coudre un costume, alors je suis allée à tel endroit pour acheter du tissu ».

Pourquoi mettre le doigt là-dessus ?

Certainement pas pour se plaindre. Rose n’était pas du genre à se plaindre. Elle était forte. Elle était volontaire. Elle ne se laissait pas aller à pleurer sur son sort. Elle se lançait, déterminée, dans un nouveau projet, avec la conviction que ça allait l’aider à remonter la pente. Coudre un costume ! Qui cousait encore ses costumes soi-même dans les années 60 ou 70 ? Elle expliquait combien c’était une entreprise ardue. Il y avait la doublure, la boutonnière, le col, les poches, les épaulettes… Elle expliquait à quel point elle avait besoin que ce soit difficile. Et quoi de plus difficile à coudre qu’un costume d’homme ?

Rose n’avait pas étudié la psychologie, mais elle sentait, au fond de ses tripes, qu’elle avait besoin d’un défi à relever pour sortir la tête hors de l’eau.

Pudique, elle ne parlait pas ouvertement de ce malaise qu’elle avait connu, ne se plaignait de rien, ne se vantait de rien, se contentait d’effleurer discrètement le sujet l’air de rien, dans une conversation très banale. Mais moi, sa petite fille, je l’écoutais en silence, assise dans un coin, et j’entendais tout ce qu’elle ne disait pas !

Ainsi donc, ma grand-mère n’était pas qu’une grand-mère. Ainsi donc, celle qui m’offrait toujours un visage radieux avait connu le chagrin. Quelle découverte ! C’était comme si, avec ces quelques mots sans cesse ajoutés à une histoire qui aurait très bien pu s’en passer, elle m’avait entrouvert une porte sur sa vie de femme, sur ses fragilités – et surtout, comme si à son insu, elle m’avait donné les clés !

Tu continues à m’inspirer, Mamy. Merci ❤

Sky is crying

Un peu de silence, là-dedans !

Parfois, je voudrais que les mots se taisent un peu, dans ma tête.

Je voudrais qu’ils arrêtent leur vacarme. Qu’ils me laissent en paix.

Les mots, c’est fatigant.

Ils ne cessent de tourbillonner, de s’agiter. Ils sont turbulents.

Il faut les ordonner, les mettre en rangs. Il faut qu’ils soient justes, qu’ils soient logiques.

Les mots, c’est tout un travail.

Je voudrais qu’ils fassent silence, de temps en temps.

Parfois, j’ai juste envie de me plonger dans la contemplation de ce qui est beau,

De m’y baigner, de m’y oublier,

Sans un mot.

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Entre ombre et lumière

Quand le deuil et la dépression se heurtent au diktat du bonheur…

Et la lumière au bout

Prendre soin de soi. S’écouter. S’accorder du temps. S’accorder du répit. Se faire plaisir. Se chouchouter. Se concocter des petits moments à soi, dans sa bulle, à l’écart du monde. Faire le vide. Recharger ses batteries. Se ressourcer…

Essayer de ne pas se laisser abattre. De se motiver. De se reprendre en main. Multiplier les bonnes résolutions, les tentatives. Chercher de nouvelles idées. De nouveaux projets où investir une énergie qu’on peine à trouver, où se jeter à corps perdu pour se retrouver.

Se mentir aussi. Se faire croire à soi-même qu’on va bien. Qu’on assure. Qu’on va y arriver toute seule. Qu’on a déjà remonté cette pente plusieurs fois, alors une fois de plus…

Batailler, lutter, jour après jour, contre cette douleur omniprésente qu’on connaît bien quand on a fait l’expérience de la dépression. Contre cette tristesse immense qui n’a aucun lieu pour se déverser, qu’on muselle à l’intérieur de soi, qu’on verrouille à double tour. Cette tristesse qu’il n’est pas de bon ton de partager.

Non, être triste, ça ne se fait pas. Parler de la mort, ça ne se fait pas. Évoquer le deuil et tout ce que ça réveille de douloureux, tout ce que ça remue au fond de nous qu’on croyait résolu, tout ce que ça bouleverse de notre équilibre déjà fragile, ça ne se fait pas. C’est incongru. On vous regarde de travers. On essaye de vous raisonner…

Pourtant, la peine est bien là. Et je me dis qu’elle n’est pas marginale, cette peine. Nous y sommes tous confrontés à un moment ou à un autre de notre vie. Comment font les autres ? Comment faites-vous ?

De nos jours, il est de bon ton d’être heureux, de rechercher activement son bien-être, de travailler à s’épanouir. Le développement personnel est à la mode. Il faudrait toujours planer sur un petit nuage, comme si la vie était toujours rose. Elle ne l’est pas, bien sûr. Il y a des moments plus sombres où on ne plane pas du tout. Et ces moments-là font partie intégrante de la vie.

Je les accepte. Je ne suis ni révoltée, ni désespérée. Je ne suis pas au fond du gouffre, comme j’ai pu l’être il y a quelques années pour de tout autre raisons. Je ne vois pas tout en noir, loin de là.

Je suis juste infiniment triste.

Et c’est peut-être normal, après tout, quand on a perdu quelqu’un/ « quelques uns » ? Même si c’est la vie et qu’on se préparait depuis toujours à cette éventualité, parce qu’elle était dans la logique des choses… Même s’ils étaient très très vieux…

C’est mon enfance que je pleure. Le temps passé qui ne reviendra jamais plus. Notre condition de pauvres mortels.

Je suis écrasée de tristesse. Même 8 et 10 mois après. C’est comme ça. Je n’ai pas à en avoir honte. Je n’ai pas besoin qu’on me console, ni qu’on m’explique pourquoi il n’y a pas lieu d’être triste.

Je suis triste, point. J’ai le droit de l’être.

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Comment faites-vous, vous ? Comment vivez-vous/avez-vous vécu le deuil d’un proche dans cette société qui ne laisse que peu de place à la tristesse ? Comment vivez-vous/avez-vous vécu le deuil d’un proche alors que vous étiez déjà plus ou moins vulnérable ?

Ou bien comment vivez-vous/avez-vous vécu l’expérience de la dépression dans ce monde qui ne veut surtout pas entendre que vous allez mal ?

Il m’a fallu du temps, mais j’ai fini par admettre l’idée de me faire aider. Et vous ?

 

Ma drogue éphémère

Depuis plusieurs jours, je vous vois toutes presser le pas pour arriver à l’heure aux apéros cosmiques d’Aileza, et toute cette agitation m’a donné envie de vous suivre… De pousser doucement cette porte entrouverte pour venir m’attabler avec vous. Je peux ?

Pour moi, ce sera juste un café… Ce n’est peut-être pas très « cosmique » comme boisson, mais que voulez-vous ? Il me faut ma dose !

Ça aurait pu être ça, ma drogue dure : le café. Mon essentiel, ma motivation pour quitter le confort de mon lit chaque matin, mon réconfort après la pluie. À dix-sept ans, je le décrivais déjà comme le « précieux liquide noir dont dépend ma santé mentale ». Je suis bien obligée de le reconnaître, malgré ma réputation de fille sage et clean, j’ai toujours été une accro sévère !

Mais – je peux vous le dire aujourd’hui – il n’y a pas que le café. Ce que je m’apprête à vous révéler ici est un secret honteux, une chose dont il vaut mieux ne pas parler en société, au risque de passer définitivement pour une cinglée.

Il y a une autre addiction qui a bien failli me mener à ma perte. Une drogue dangereuse, qui aurait pu avoir ma peau si je n’étais pas parvenue à me sevrer avant qu’il ne soit trop tard.

Il m’en a fallu de la volonté, si vous saviez ! Maintes fois, j’ai cru replonger.

Pendant des années, j’ai vécu dans la peur de ne pas savoir me maîtriser, de me laisser aller, une fois, rien qu’une fois, à une toute dernière dose.

Mais j’ai tenu bon. Il le fallait. Je ne pouvais pas continuer. Mon corps n’en pouvait plus. Il m’a suppliée d’arrêter. Car ma dépendance, voyez-vous, a de très graves conséquences sur le long terme. À chaque dose, on en prend pour vingt ans.

À chaque dose, c’est toute la vie qui est chamboulée. C’est le corps qui trinque, l’humeur qui change. Sans parler de l’appétit. À chaque dose, on sait qu’on ne dormira plus pendant des années.

Pourtant cette drogue est inoffensive, en apparence. Elle n’est même pas visible. À peine perceptible. Je ne suis même pas sûre que d’autres que moi la remarquent. Si ça se trouve, je suis la seule à la sentir !

Vous l’avez deviné, ma drogue à moi est une odeur…

C’est une odeur rare. Une odeur qu’on ne peut respirer qu’en un nombre restreint d’occasions dans une vie ; profonde, délicate, éphémère, précieuse…

C’est l’odeur des nouveau-nés !

Vous savez, cette odeur à la fois suave et un peu animale qu’ils ont sur eux les tous premiers jours, et qui s’estompe si vite, si vite…

C’est sur la tête qu’elle est la plus marquée. Je frôle les cheveux encore tous doux et tous fins de mes narines avides, la peau duveteuse du front, les toutes petites oreilles. J’inspire profondément. L’odeur s’insinue en moi et va exploser violemment, quelque part du côté du cœur, en millions de petites bulles de douceur.

Elle réveille la louve qui est en moi. Elle réveille mes instincts les plus primitifs. Elle fait naître au creux de mon ventre le désir brûlant de porter la vie à nouveau, de donner le jour encore une fois, de connaître encore ce déferlement d’émotion qui est plus fort que tout…

C’est dangereux. Je vous l’avais dit.

Le jour où j’y ai goûté pour la première fois, j’ai su que j’allais avoir beaucoup de mal à m’en passer à l’avenir. Alors j’ai remis ça, une deuxième fois, puis une troisième, puis une quatrième. À ce stade, on frôlait l’overdose. Il était temps que je me soigne.

Mais si un jour, je viens vous rendre visite à la maternité, il ne faudra pas vous étonner de me voir « sniffer » votre bambin… Je ne suis pas totalement guérie !

(Rassurez-moi : dites-moi que je ne suis pas la seule cinglée qui sniffe les bébés !!!)

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Écrire

Ce désir me brûle de plus en plus.
Me consume. Hante mes nuits. Mes jours. Mes lendemains.

Écrire.
Dire qui je suis.
Laisser une trace.
Ne pas avoir vécu pour rien.

Écrire.
Entrer en soi et goûter le silence.

Écrire.
Instiller de la beauté dans ce monde. Sublimer le banal. Donner du relief à la platitude.

Écrire.
Mettre en lumière ce qui, d’habitude, reste dans l’ombre. Ceux qui, d’habitude, restent dans l’ombre. Les trajectoires qui ne font rêver personne. Les héros méconnus du quotidien. Chaque vie, chaque parcours est un récit passionnant.

Écrire.
Sur l’humain. Sur l’essentiel. Sur ce qui nous lie les uns aux autres. Sur ce qui transcende nos différences. Sur ce que nous avons tous en commun au-delà de nos oripeaux.

Écrire pour jeter des ponts entre deux rives.

Écrire.
J’ai des histoires plein la tête, des archives inachevées, des idées griffonnées de-ci, de-là.
Qu’est-ce qui m’empêche de les faire aboutir ? Qu’est-ce qui m’empêche de les prendre une par une et d’en suivre tout simplement le fil jusqu’à leur dénouement ?
Je suis assaillie par les doutes. Paralysée par les craintes.
Et si c’était mauvais ? Et si c’était creux ? Et si c’était moi qui étais mauvaise et creuse ?
Et si mon âme, ainsi dévoilée à travers mes lignes, se révélait vide ?
Vide de sens ?! Vide de vie ?!

Écrire, mais vouloir le faire bien. Devoir le faire bien.
Mon désir se heurte sans arrêt à ce besoin de perfection, à cette injonction inconsciente de faire les choses le mieux possible, à la peur de ne pas y arriver, à la peur de gâcher l’idée de départ de manière irrémédiable. À la peur de trop en dire. D’ouvrir une fenêtre un peu trop grande sur mon intimité. Sur mes faiblesses. Sur mes failles.
À la peur de blesser aussi. De tracer des portraits trop reconnaissables, des profils trop ressemblants. Mes mots ne savent pas encore s’éloigner de la réalité.

Écrire.
Mille idées me traversent l’esprit quand je suis au volant, quand j’épluche mes patates, quand je vide mon lave-vaisselle et que je range mes courses, mais jamais quand je prends la plume ! C’est un flot continu de phrases, d’images, de pensées de toutes sortes, qui défilent devant mes yeux alors que je traverse la ville plusieurs fois par jour, qui fusent et s’organisent tandis que j’ai les mains occupées par les tâches domestiques – et me désertent désespérément au moment où, impatiente, je me rassieds enfin devant mon clavier.

Page blanche. Tête vide. Absence de mots.

Panne sèche – Encre tarie.

Écrire, pourtant, car c’est la seule chose que je sais faire.
Arrêter d’hésiter et me jeter à l’eau.

Me jeter à l’encre.

Travailler, accomplir, se réaliser