L’empreinte qu’on laisse

Rose racontait souvent cette histoire, à la fin de sa vie. Une histoire sans grande importance. Une anecdote insignifiante, qui revenait régulièrement, comme une litanie. Comme si sa mémoire malade s’était cramponnée de toutes ses forces à ce souvenir en apparence anodin pour ne pas sombrer. Que cherchait-elle à nous dire, en réalité ?

Elle commençait toujours par « J’étais en dépression, alors… J’ai décidé de coudre un costume, pour me changer les idées ! »

Cette introduction à elle seule aurait fait un excellent sujet, mais ce n’était pas son propos. Elle passait très vite là-dessus, comme si ça ne valait pas la peine d’en parler. Comme si c’était un détail sur lequel elle ne voulait pas s’attarder.

Elle s’embarquait ensuite dans un récit interminable pour nous décrire le périple qu’elle avait fait, en train d’abord, puis en bus, pour aller acheter le tissu dont elle avait besoin afin de mener son projet à bien.

Son intention à ce moment-là n’était pas du tout d’aborder cette période difficile de sa vie, ni de mettre en avant ses talents de couturière ou son incroyable bon sens. Son unique but était seulement de nous expliquer dans quelles circonstances elle s’était retrouvée dans une situation qui aurait pu très mal tourner si elle était tombée sur des personnes malintentionnées, et de nous démontrer à quel point on était naïf, parfois ; à quel point on pouvait se mettre très facilement, sans même y penser, dans une mauvaise posture. En général, elle appuyait son propos en enchaînant sur une autre anecdote, tout aussi insignifiante, que nous connaissions par cœur aussi.

Il ne s’était rien passé du tout, lors de cette aventure en quête du fameux tissu. Mais l’idée même de ce qui aurait pu se passer semblait la travailler, encore et encore. Et l’histoire rejaillissait à tout bout de champ dans la conversation, et commençait invariablement par les mêmes mots : « j’étais en dépression », « j’étais malade des nerfs », « je n’allais pas bien »…

Pourquoi éprouvait-elle le besoin de préciser cet élément ? Elle aurait tout aussi bien pu commencer son histoire en disant « J’avais décidé de coudre un costume, alors je suis allée à tel endroit pour acheter du tissu ».

Pourquoi mettre le doigt là-dessus ?

Certainement pas pour se plaindre. Rose n’était pas du genre à se plaindre. Elle était forte. Elle était volontaire. Elle ne se laissait pas aller à pleurer sur son sort. Elle se lançait, déterminée, dans un nouveau projet, avec la conviction que ça allait l’aider à remonter la pente. Coudre un costume ! Qui cousait encore ses costumes soi-même dans les années 60 ou 70 ? Elle expliquait combien c’était une entreprise ardue. Il y avait la doublure, la boutonnière, le col, les poches, les épaulettes… Elle expliquait à quel point elle avait besoin que ce soit difficile. Et quoi de plus difficile à coudre qu’un costume d’homme ?

Rose n’avait pas étudié la psychologie, mais elle sentait, au fond de ses tripes, qu’elle avait besoin d’un défi à relever pour sortir la tête hors de l’eau.

Pudique, elle ne parlait pas ouvertement de ce malaise qu’elle avait connu, ne se plaignait de rien, ne se vantait de rien, se contentait d’effleurer discrètement le sujet l’air de rien, dans une conversation très banale. Mais moi, sa petite fille, je l’écoutais en silence, assise dans un coin, et j’entendais tout ce qu’elle ne disait pas !

Ainsi donc, ma grand-mère n’était pas qu’une grand-mère. Ainsi donc, celle qui m’offrait toujours un visage radieux avait connu le chagrin. Quelle découverte ! C’était comme si, avec ces quelques mots sans cesse ajoutés à une histoire qui aurait très bien pu s’en passer, elle m’avait entrouvert une porte sur sa vie de femme, sur ses fragilités – et surtout, comme si à son insu, elle m’avait donné les clés !

Tu continues à m’inspirer, Mamy. Merci ❤

Sky is crying

Rahanna ou le temps suspendu

J’ai comme une envie de reprendre les Chroniques de mon balcon

Sous mon balcon, une ville : Tanger.

Une ville comme posée sur l’épaule de l’Afrique, telle une colombe prête à s’envoler vers l’Europe si proche.

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« ‘Atayni chi haja nnakoul… Donne-moi quelque chose pour que je mange. S’il-te-plaît, donne-moi quelque chose pour que je mange… »

Sur le parking du centre commercial, elle tente d’attendrir les passants avec cette phrase en arabe apprise par cœur. Un peu à l’écart, sa mère ne la quitte pas des yeux. Elle la regarde déambuler entre les voitures, toute engoncée dans sa doudoune, la tête au chaud dans sa cagoule de laine.

Le froid est une nouveauté pour elles. L’hiver marocain, pourtant si doux pour ceux qui viennent du nord, doit être mordant pour ceux qui viennent du sud ; ceux qui ont traversé le désert dans l’espoir d’une vie meilleure, là-bas, de l’autre côté de la mer. On les appelle « les subsahariens », « les clandestins », « les candidats à l’émigration ».

Ils sont nombreux à s’échouer ici, dans cette ville à la croisée des chemins : seuls quatorze petits kilomètres nous séparent du continent tant convoité. Ils mettront le temps qu’il faudra, ils passeront peut-être des mois ici, ou même des années, à mordre la poussière, mais ils finiront par trouver un moyen pour passer. Ils n’ont quand même pas fait tout ça pour rien ! Il faut qu’il y ait un moyen.

*****

« ‘Afak, ‘atayni chi haja nnakoul… »

Je ne l’ai pas entendue arriver.

Debout devant ma voiture, les bras chargés de sacs en tous genres, je fouille désespérément les profondeurs de mon sac à main à la recherche de mes clés. Je suis pressée. Je suis stressée. Demain, je décolle pour un petit périple européen de deux semaines. France, Belgique, Pays-Bas. Le tour habituel pour essayer de voir tout le monde. Il ne me reste que quelques heures pour préparer mon voyage. Je n’ai pas une seconde à perdre.

Machinalement, sans même la regarder, je lui demande en arabe d’attendre un peu. Où ai-je donc mis ces clés ? C’est pas vrai ! Mais qu’est-ce que j’en ai fait ?

– Madame, qu’est-ce que tu cherches ?

Son français est parfait. Les gosses des rues ne parlent pas français, d’habitude. Intriguée, je redresse la tête pour voir à qui j’ai affaire. Deux grands yeux sombres en amande dans un visage comme sculpté dans du chocolat. Impossible de ne pas fondre. Je me radoucis un peu avant de reprendre mes recherches fébriles.

– Je cherche ma clé de voiture…

Mes doigts sondent nerveusement les replis de cuir. Le portefeuille, le porte-monnaie, un stylo, quelques tickets de caisse. Mais pas de clé.

– Tu l’as perdue ?

– J’espère bien que non !

Quelle horreur ! Je frémis à l’idée d’être bloquée là, à plusieurs kilomètres de chez moi. Je me vois déjà obligée de prendre un taxi, de remonter chez moi à la hâte, de retourner les tiroirs de mon bureau à la recherche de la clé de secours, de revenir plus tard, toujours en taxi, pour rapatrier mon véhicule – lequel est quand même censé nous acheminer jusqu’à l’aéroport à une heure plus que matinale. Et quand est-ce que je vais boucler mes valises, avec tout ça ?!

– Pourquoi tu veux ouvrir ta voiture ? me demande la fillette. Tu veux ranger tes courses dedans ?

– Oui… Oui, c’est ça. Je veux ranger mes courses…

Et rentrer à la maison, accessoirement

– Ah ! La voilà !

Victoire ! J’extirpe enfin le trousseau fugitif de je ne sais quel ourlet insoupçonné.

La petite fille me tourne autour, s’émerveille devant mon porte-clés : une petite babouche en cuir rouge munie d’une fermeture éclair qu’elle s’amuse à ouvrir et à refermer. Elle s’avance pour ouvrir le coffre à ma place, essaye, n’y arrive pas, recommence, appuie de toute la force de ses petites mains.

J’attends. Je l’encourage.

– Madame, c’est dur ! Tu peux le faire toi ?

Elle s’écarte pour me laisser faire et demande si elle peut refermer elle-même.

Eh bien… Pourquoi pas ?

– Fais attention à tes doigts… Voilà… Bravo !

Elle rayonne d’y être arrivée toute seule. Je me délecte de son sourire.

– Madame… Tu es de quel pays ?

– …

Que lui dire ? …Je suis du pays qui représente peut-être tous tes espoirs. Je suis du pays que tu rêves peut-être d’atteindre un jour, quand ce cauchemar sera terminé, quand tu seras arrivée au bout de ton voyage. Je suis d’un pays pour lequel je m’envolerai demain, comme ça, en un claquement de doigt, après de simples formalités, alors que toi, tu resteras bloquée ici devant un mur aussi infranchissable qu’invisible.

Ses grands yeux en amande me sondent. Je me contente de répondre :

– De France… Et toi ?

– De Côte d’Ivoire.

Elle prononce ce mot fièrement, avec entrain. Je lui souris. Ça tiraille un peu dans mes yeux.

– C’est très loin, n’est-ce pas ?

Elle hoche la tête sans rien dire.

Derrière son silence, je devine des kilomètres et des kilomètres de difficultés, de fatigue, de peur. Des dizaines de questions se bousculent sur mes lèvres closes. Comment est-elle arrivée là ? Comment s’est passé son voyage ? Qu’a-t-elle dû endurer ? À quoi ressemble sa vie d’aujourd’hui, en transit dans un pays où elle a à peine sa place, où elle doit mendier pour survivre ? Est-ce qu’elle va à l’école, au moins ?

Je n’ose pas les lui poser. Je me contente de lui demander comment elle s’appelle.

– Rahanna…

Elle roule le « r » et aspire le « h », comme en arabe.

Un 4×4 vient de se garer un peu plus loin. Rahanna se précipite pour aborder le conducteur qui en descend. ‘Atayni chi haja nnakoul…

Elle reviendra vers moi quelques minutes plus tard, au moment où je m’installerai au volant, et me quittera à nouveau, tout aussi soudainement, pour courir vers sa mère en serrant précieusement dans sa main le billet que je lui aurai glissé, non sans m’avoir soufflé avant de filer :

– Madame, tu es gentille toi…

Gentille… À travers mes larmes, en quittant le parking, je distinguerai des silhouettes me faire de grands signes au revoir en sautillant sur place, comme si, en me délestant d’un billet – qui à aucun moment ne m’a manqué, il faut bien le dire – j’avais fait quelque chose d’extraordinaire.

Gentille ?! Non, je ne crois pas…

Non, Rahanna, à cette minute précise, je ne me suis pas du tout sentie « gentille ». Je me suis sentie lâche et monstrueusement égoïste dans ma petite vie confortable. Je me suis sentie futile à courir partout et dépenser des fortunes pour préparer les détails les plus insignifiants du voyage que toi, coincée ici, du mauvais côté du Détroit, tu ne peux pas faire.

Je ne t’ai plus jamais croisée depuis ce jour de décembre. Je pense souvent à toi, pourtant, Rahanna, petite fille en suspens entre deux vies.

Je pense à ta vivacité d’esprit, à tes yeux pénétrants. Je pense à tes silences éloquents. Je pense à la vie que tu aurais pu avoir, si tu étais née dans un pays où les choses sont plus faciles. Je pense à la vie qui t’attend et que je te souhaite plus sûre et plus confortable.

Je te souhaite de la chance et des vents favorables.

Je te souhaite un cartable, des crayons de couleurs, des doigts tachés d’encre.

Je te souhaite des professeurs enquiquinants, et des nuits blanches, le nez dans tes cours.

Je te souhaite un avenir radieux, ici ou ailleurs, là où tu le voudras, Rahanna.

 

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Sur le vif

Je poursuis l’exploration de mes archives « téléphoniques »…

Quelques mots de dégoût, vomis dans l’urgence un certain 14 novembre 2015 :

Des bêtes sauvages sans cervelle.

Et encore, des bêtes c’est trop bien pour eux. Parce que les bêtes, elles, ne tuent jamais par cruauté.

Des monstres sans nom. Ni hommes, ni bêtes.

C’est comme ça que je veux les voir.  Je ne veux leur faire l’honneur d’aucun autre qualificatif. Ils n’en méritent aucun.

Et d’autres mots encore, écrits un certain 14 janvier 2015 pour crier toute mon incompréhension et mon malaise, parce que oui, quand des cinglés assassinent lâchement au nom de la religion que vous chérissez et qui, pour vous, est à l’extrême opposé de cette violence, ça vous pulvérise :

Se prendre la haine en pleine figure alors qu’on lui tournait le dos. Pleurer dans la nuit sur la violence du monde. Grossir de mes larmes les rivières de sang qui détrempent la terre, du nord au sud, d’est en ouest, partout… Pourquoi ?

Sont-ils fous de vouloir la guerre ? Suis-je naïve de n’aspirer qu’à la paix ? Quelque chose a dû m’échapper. Je ne comprends pas…

Je cherche la lumière dans le ciel. Je cherche des réponses dans les pages sacrées qui apaisent. Je cherche refuge dans la prière… Ihdina sirâta al-moustaqim, ‘guide-nous dans le droit chemin’, répété à chaque prière, au moins 17 fois par jour.

Le droit chemin…

La voie à laquelle nous sommes appelés est une voie de droiture. Le bien ne se distingue-t-il pas du mal ? C’est la justice qui nous est recommandée – pas le meurtre. Le bon comportement – pas l’insulte. La maîtrise de nos pulsions – pas l’emportement. Lutter contre nos mauvais travers pour être meilleurs.

Œuvrer pour le bien : il est là le vrai combat du Musulman. Œuvrer ! Travailler. S’employer. Se donner du mal pour bâtir. Pour faire avancer les choses. Pour promouvoir la justice et la paix, toujours.

Assalâm ‘alaykoum… Que la paix soit sur vous.

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Les murs de ma ville (petit clin d’œil)

Dans ma ville, il y a…

Des murs de verre et des murs de pierre

Des murs clinquants et des murs branlants

Des murs qu’on élève toujours plus haut,

Des Babel modernes à la faim insatiable

Des murs ostentatoires qui abritent l’opulence

Des murs remparts, des murs forteresses

Des murs fleuris pleins de promesses

Des murs décrépits qui croulent sous la misère

Des murs de fortune érigés à la hâte

Des murs qui se massent, se pressent, se poussent

Des murs qui réclament toujours plus de place

Des murs de mépris et d’indifférence

Des murs qui préservent les apparences

Des murs où le pinceau de l’artiste danse

Où les couleurs du peintre chantent

Où les identités s’affichent, éphémères

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Tanger, rue d’Italie – ou « montée de la kasbah »

*****

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Tanger, dans une rue de la médina, un matin de janvier 2016, une fresque qui rend hommage à Ibnou Battouta, le « Marco Polo » marocain.

Marie, tu te souviens d’un instantané singulier que tu nous avais proposé sur le thème « Les rues de votre ville » ? Ces quelques mots tapotés à la hâte sur l’écran de mon portable étaient l’ébauche de ma participation. Ils étaient censés être complétés par des photos que je n’ai jamais trouvé le temps d’aller faire. Mais entre-temps, j’ai pris ces clichés-ci, au hasard de mes vadrouilles…

Je crois que ça valait la peine de sortir tout ça de mes archives 😉

Dans l’ombre

Quand tu dénombres

Les au revoir

Sur les décombres

De ta mémoire

Quand tout est sombre

Quand tout est noir

Sache que dans l’ombre

Mûrit l’espoir

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Je griffonne parfois des premiers jets sur mon téléphone, que j’oublie là, ensuite.
Ce matin, je suis allée faire un tour dans ces fichiers inachevés…
(La photo date de la semaine dernière, lors d’une visite très sympa au musée de la kasbah, à Tanger)

Mon album de senteurs #3bis – Choix des thèmes suivants

Si vous avez jeté un coup d’œil aux résultats du sondage que je vous avais proposé le mois dernier pour choisir un thème olfactif à traiter dans l’Album de senteurs, vous savez déjà que le choix a été unanime. Malheureusement, je pense que le sondage s’est bloqué après quelques jours de bon fonctionnement.

La dernière fois que j’ai pu accéder aux statistiques, il y avait 5 votes, tous pour le même thème. Et depuis, je n’y ai plus eu accès. La base de données est vide et me prétend que je n’ai jamais créé aucun sondage !

Si vous aviez voté pour un autre thème que celui retenu plus bas, je vous invite donc à me le dire en commentaire pour que je puisse reproposer ce thème-là par la suite.

En attendant, le sujet de notre quatrième Album de senteurs sera :

PLUIE D’ORAGE

Vous l’entendez crépiter à votre fenêtre et tonner dans le lointain ? Vous sentez toutes ces odeurs qu’elle a réveillées ?…

À vos plumes ! J’ai hâte de voyager à travers vos souvenirs olfactifs.

Et pour la suite, à vous de choisir. En espérant que ça fonctionne, cette fois-ci…

Mon album de senteurs #3 – le café

Mon album de senteurs, c’est le rendez-vous mensuel que je vous propose autour des odeurs et des souvenirs. Le thème olfactif de ce mois-ci était le café. Vaste sujet, s’il en est !

Miss P’Elle Mêle nous a rappelé très joliment qu’il y avait plusieurs façons de l’aimer. Pour elle, il est au lait, doux et chaleureux comme un matin d’enfance.

Fleur de flocons, qui était à l’origine du choix du thème, nous a entraînés dans un voyage étourdissant à travers différents lieux, différents modes de préparation, et même différentes pratiques artistiques inspirées par notre boisson.

Stéphanie, du blog Elle a 40 ans, nous a détaillé avec brio l’odeur multiple de ses cafés ; une odeur changeante au gré des circonstances.

Marie, du blog L’atmosphérique, nous a emmenés à sa suite dans un texte touchant, riche de senteurs d’antan et de parfums d’ailleurs 😉

[…Et il y a encore un peu de place ici, si, à votre tour, vous avez envie de succomber aux effluves d’un bon arabica ;-)…]

Le café, donc.

La boisson elle-même est omniprésente dans ma vie… depuis toujours ! Elle en a accompagné toutes les étapes, toutes les évolutions. Elle a évolué, elle aussi, en fonction de mes humeurs, de mes envies, de mes grossesses… Tantôt noire, âcre, forte « à réveiller un mort » ; tantôt douce et sucrée, crémeuse à souhait. Elle s’est transformée en fonction des lieux où j’ai vécu. En fonction des différentes méthodes de préparation que j’avais à ma disposition aussi : percolateur électrique, cafetière italienne, porte-filtre et bouilloire, « machine à dosettes »… Et même café soluble parfois, dans les cas (extrêmes) de force majeure.

La boisson elle-même me renvoie à tout un tas de souvenirs, tout un tas d’habitudes des uns et des autres. À des aspects et des goûts variables. Elle peut être brûlante, épaisse et concentrée – presque écœurante – avec la cafetière italienne de ma jeunesse. Elle a du corps et du caractère sous les pins de Provence. Elle est légère, un peu amère, mais toujours généreusement offerte dans les maisons belges de mon enfance, où trône invariablement, quoi qu’il arrive, un thermos à pompe rempli de café chaud à offrir aux visiteurs.

Mais l’odeur dans tout ça ? Comment la décrire ?

Voyons…

Elle est corsée, réconfortante lorsqu’elle se répand dans la cuisine le matin. Elle s’en va titiller quelque chose, du côté du cerveau, qui semble dire : « Courage ! Ça va aller… On va l’affronter, cette journée, tu vas voir… ».

Elle s’insinue en moi et me tient lieu d’armature, de squelette ; elle me maintient debout alors que la position couchée me semble la seule possible à cette heure du jour.

C’est un parfum apaisant qui sert aussi de prétexte pour se recentrer, se poser quelques minutes avant de se lancer dans la bataille. Ou remettre ses idées en place quand on en sort.

C’est parfois une odeur puissante et impérieuse qui s’impose brusquement à mes narines quand je ne m’y attends pas. Qui me prends de court. Que je hume. Profondément. Éperdument. Que je dois immédiatement satisfaire… Il m’en faut une tasse ! Tout de suite !

Ce liquide fait tellement partie de ma vie que je peux difficilement l’isoler dans l’album de ma mémoire. J’ai des souvenirs en pagaille sur tout ce que représente cette boisson pour moi. Mais sur son odeur ?!

Attendez voir… J’ai peut-être bien une idée…

Pour planter le décor, imaginez-vous une forêt de chênes verts et de pins à perte de vue. Imaginez-vous un camping presque sauvage, en pleine colline. Imaginez le plein été, la chaleur mordante du soleil, le chant des cigales. Imaginez une caravane où deux adolescentes ont élu domicile le temps des vacances, à quelques kilomètres de chez elles et de leurs parents.

Ma sœur a alors treize ans. J’en ai quinze. Je suis déjà complètement accro au précieux liquide noir. Impossible de m’en passer, même en l’absence d’appareils ménagers.

Alors chaque matin, c’est le même cérémonial…

D’abord, aller chercher de l’eau à la « fontaine ». Les yeux gonflés de sommeil, les cheveux en bataille, je parcours les quelques mètres qui séparent notre emplacement du robinet en laiton que nous partageons avec nos voisins.

Ma vieille casserole en fer blanc sous le bras, je traîne les pieds dans la poussière rouge. Le soleil est déjà haut dans le ciel limpide. Les cigales s’égosillent depuis plusieurs heures. Je croise d’autres campeurs qui vaquent à leurs occupations matinales, certains en pyjama, d’autres déjà prêts à descendre au lac. Les uns reviennent du bloc sanitaire munis de leur trousse de toilette, ou d’un rouleau de papier qu’ils portent nonchalamment au bout du bras, le dernier feuillet flottant au vent comme un petit drapeau… D’autres arrivent du camion-boulangerie chargés de baguettes farinées ou d’un petit sachet beige duquel dépassent des croissants encore chauds.

Je n’en suis pas encore là. Il me faut d’abord un café.

En attendant que l’eau bouille sur la toute petite gazinière de ma toute petite cuisine, je prépare mes ustensiles sur la table pliante, dehors, sous l’auvent : la carafe esseulée d’une ancienne cafetière électrique désormais hors d’usage, le porte-filtre conique retrouvé par maman au fond d’un vieux carton, le filtre en papier, et le café moulu, bien sûr, dont le parfum est déjà prometteur, à l’ouverture de la boîte. À quinze ans, faire le café soi-même avec les moyens du bord, c’est déjà toute une aventure !

L’eau gargouille et glougloute, proteste furieusement d’être coincée là, dans ce cylindre en métal. C’est le moment.

Avec précaution, je fixe la poignée sur le bord brûlant de la casserole et me prépare à verser. J’inspire profondément avant de le faire. Je prends mon temps. L’heure est grave, il ne faut pas se louper. Toute la magie de cet instant réside dans la première eau, je le sais. Celle qui va révéler de façon aussi puissante que fugace les parfums auxquels j’aspire. À la deuxième eau que je verserai, ce ne sera déjà plus pareil. L’odeur sera plus ténue, plus terne. C’est maintenant que tout se joue.

Lentement, les narines frémissantes, prêtes à recueillir la bouffée tant attendue, à ne rien en perdre, je verse un premier filet d’eau bouillante sur la poudre d’ébène… qui exhale alors, pendant quelques secondes seulement – quelques secondes si rares, si précieuses – son incomparable parfum de noisettes grillées, de grains torréfiés. Un parfum qui aura toujours pour moi des relents d’été et de soleil, de terre brûlée et d’écorce de pins.

(Thème suivant et propositions de thèmes futurs dans un article à venir)

 

Un peu de silence, là-dedans !

Parfois, je voudrais que les mots se taisent un peu, dans ma tête.

Je voudrais qu’ils arrêtent leur vacarme. Qu’ils me laissent en paix.

Les mots, c’est fatigant.

Ils ne cessent de tourbillonner, de s’agiter. Ils sont turbulents.

Il faut les ordonner, les mettre en rangs. Il faut qu’ils soient justes, qu’ils soient logiques.

Les mots, c’est tout un travail.

Je voudrais qu’ils fassent silence, de temps en temps.

Parfois, j’ai juste envie de me plonger dans la contemplation de ce qui est beau,

De m’y baigner, de m’y oublier,

Sans un mot.

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Cours-y vite, cours-y vite

Le printemps est dans le pré et ça fait du bien…

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Merci pour tous vos commentaires sur mon dernier article. Votre soutien me fait chaud au cœur.

Je ne sais pas si le bonheur est dans le pré, mais je suis sûre qu’il est sur la blogosphère. Vous êtes formidables, les filles !

J’essaye de trouver la motivation pour travailler, l’une des conditions sine qua non pour reprendre le contrôle et aller vers un mieux, comme je le disais ici, vous vous souvenez ? Je reviens vers vous dès que j’ai le temps de vous répondre comme il se doit.

 

Entre ombre et lumière

Quand le deuil et la dépression se heurtent au diktat du bonheur…

Et la lumière au bout

Prendre soin de soi. S’écouter. S’accorder du temps. S’accorder du répit. Se faire plaisir. Se chouchouter. Se concocter des petits moments à soi, dans sa bulle, à l’écart du monde. Faire le vide. Recharger ses batteries. Se ressourcer…

Essayer de ne pas se laisser abattre. De se motiver. De se reprendre en main. Multiplier les bonnes résolutions, les tentatives. Chercher de nouvelles idées. De nouveaux projets où investir une énergie qu’on peine à trouver, où se jeter à corps perdu pour se retrouver.

Se mentir aussi. Se faire croire à soi-même qu’on va bien. Qu’on assure. Qu’on va y arriver toute seule. Qu’on a déjà remonté cette pente plusieurs fois, alors une fois de plus…

Batailler, lutter, jour après jour, contre cette douleur omniprésente qu’on connaît bien quand on a fait l’expérience de la dépression. Contre cette tristesse immense qui n’a aucun lieu pour se déverser, qu’on muselle à l’intérieur de soi, qu’on verrouille à double tour. Cette tristesse qu’il n’est pas de bon ton de partager.

Non, être triste, ça ne se fait pas. Parler de la mort, ça ne se fait pas. Évoquer le deuil et tout ce que ça réveille de douloureux, tout ce que ça remue au fond de nous qu’on croyait résolu, tout ce que ça bouleverse de notre équilibre déjà fragile, ça ne se fait pas. C’est incongru. On vous regarde de travers. On essaye de vous raisonner…

Pourtant, la peine est bien là. Et je me dis qu’elle n’est pas marginale, cette peine. Nous y sommes tous confrontés à un moment ou à un autre de notre vie. Comment font les autres ? Comment faites-vous ?

De nos jours, il est de bon ton d’être heureux, de rechercher activement son bien-être, de travailler à s’épanouir. Le développement personnel est à la mode. Il faudrait toujours planer sur un petit nuage, comme si la vie était toujours rose. Elle ne l’est pas, bien sûr. Il y a des moments plus sombres où on ne plane pas du tout. Et ces moments-là font partie intégrante de la vie.

Je les accepte. Je ne suis ni révoltée, ni désespérée. Je ne suis pas au fond du gouffre, comme j’ai pu l’être il y a quelques années pour de tout autre raisons. Je ne vois pas tout en noir, loin de là.

Je suis juste infiniment triste.

Et c’est peut-être normal, après tout, quand on a perdu quelqu’un/ « quelques uns » ? Même si c’est la vie et qu’on se préparait depuis toujours à cette éventualité, parce qu’elle était dans la logique des choses… Même s’ils étaient très très vieux…

C’est mon enfance que je pleure. Le temps passé qui ne reviendra jamais plus. Notre condition de pauvres mortels.

Je suis écrasée de tristesse. Même 8 et 10 mois après. C’est comme ça. Je n’ai pas à en avoir honte. Je n’ai pas besoin qu’on me console, ni qu’on m’explique pourquoi il n’y a pas lieu d’être triste.

Je suis triste, point. J’ai le droit de l’être.

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Comment faites-vous, vous ? Comment vivez-vous/avez-vous vécu le deuil d’un proche dans cette société qui ne laisse que peu de place à la tristesse ? Comment vivez-vous/avez-vous vécu le deuil d’un proche alors que vous étiez déjà plus ou moins vulnérable ?

Ou bien comment vivez-vous/avez-vous vécu l’expérience de la dépression dans ce monde qui ne veut surtout pas entendre que vous allez mal ?

Il m’a fallu du temps, mais j’ai fini par admettre l’idée de me faire aider. Et vous ?